Pourquoi cet engouement pour les drogues psychotropes ?

Une minutieuse étude réalisée à l’Université McGill à Montréal vient de montrer encore une fois, si cela était nécessaire, la lente mais certaine décadence de l’Europe. Il existe des « marqueurs » pour déterminer si une économie progresse ou au contraire est en récession. Il suffit par exemple d’examiner les données relatives au transport routier, par mer et par chemin de fer. D’autres paramètres sont utilisés par les économistes comme les carnets de commande des fabricants de carton, le Baltic Dry Index ou encore la consommation de combustibles fossiles. Il est alors possible de se faire une idée de l’évolution de l’économie. Mais qu’en est-il des sociétés humaines, des nations, des villes ? Quels marqueurs révélant les grandes tendances sociétales peuvent être utilisés pour discerner l’évolution des peuples ? Inutile de rappeler le nombre de téléphones cellulaires par personne, le nombre de téléviseurs ou encore le nombre de véhicules automobiles par ménage : ce sont des marqueurs de consommation car tous ces biens sont devenus des marqueurs de la consommation courante.

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Ces chercheurs de l’Université McGill se sont intéresser à la teneur en drogues et en leurs dérivés métaboliques dans les eaux usées en sortie d’usines de traitement et d’épuration de diverses grandes villes, en particulier en Europe. Ce type d’étude avait déjà été réalisée pour quantifier l’utilisation de produits anticonceptionnels dans les grandes villes, étude qui indiquait, en son temps, la fulgurante ascension de l’utilisation de ces produits au fur et à mesure de leur autorisation de vente. On était aux alentours des années 1980 et depuis lors force est de constater que les taux de natalité dans les pays européens ont fortement chuté, ceci expliquant cela. La puissance et la rapidité des techniques analytiques modernes ont été appliquées aux drogues illicites, MDMA, cocaïne, amphétamine et méthamphétamine, et leur présence dans les eaux usées que les traitements d’épuration ne permettent pas d’éliminer comme les anticonceptionnels d’ailleurs. Pour l’Europe l’étude a concerné plus de 60 millions de personnes réparties dans 25 villes et agglomérations urbaines de tailles diverses. La nature des drogues utilisées varie selon les pays. Par exemple la cocaïne semble la drogue la plus populaire dans des villes comme Londres, Bristol, Amsterdam, Zürich, Genève, StGall ou encore Anvers alors qu’à Oslo, Prague ou Bratislava ce sont les méthamphétamines qui sont le plus consommées. À Dortmund, Berlin, Francfort, Amsterdam ou Bristol l’amphétamine s’offre une belle part du « gâteau ». Par pays la Suisse, le pays de l’ordre et de la propreté, l’usage global de ces 4 drogues est le plus élevé par habitant suivi des Pays-Bas, de la Belgique, de la Grande-Bretagne et de la côte méditerranéenne espagnole, si tant est que cette étude, focalisée sur les grandes villes, est globalement significative.

La consommation de MDMA est aussi en forte augmentation à Amsterdam, Anvers, Zürich, Genève, Barcelone mais également en Finlande, Oslo et Reykjavik, par contre la méthamphétamine est curieusement très populaire et parfois en forte augmentation dans le sud-est de l’Allemagne (Dresde), en République tchèque et en Slovaquie sans atteindre les niveaux très élevés de consommation enregistrés par la même approche expérimentale aux USA, en Australie, Nouvelle-Zélande ou Corée du Sud. Comment interpréter les résultats de cette étude ? Il est inutile de disserter sur des pages et des pages pour rapprocher cet engouement pour les drogues psychotropes citées ici avec l’incertitude existentielle qui a envahi tous les pays européens liée à un bien-être et un confort matériel qui amoindrissent les capacités de jugement des individus.

Cette incertitude n’est pas récente. En réalité elle date des bombardements atomiques d’Hiroshima et Nagasaki, le véritable point de départ de l’intrusion de la science dans la vie quotidienne, pour ces bombardements dans la pire des horreurs jamais imaginée par l’homme, et aujourd’hui on est arrivé au sommet de cette soumission de l’homme de la rue à la science ne serait-ce qu’avec son téléphone portable, le seul objet en apparence très simple qui est vendu sans notice d’utilisation. Cet objet devenu en une dizaine d’années d’une banalité extrême a fait appel pour sa conception aux résultats innovants des travaux de 15 prix Nobel de physique. On ne peut pas faire mieux comme intrusion de la science dans la vie quotidienne ! Pourquoi ai-je mentionné la première utilisation de bombes nucléaires pour anéantir des populations innocentes ? Parce que l’humanité dispose aujourd’hui pour la première fois de son histoire d’armes d’auto-destruction globale. Qu’y a-t-il de plus révélateur de l’ampleur notre incertitude existentielle alors que paradoxalement les pays occidentaux baignent dans l’opulence matérielle ?

Les récents progrès de la chimie et de la biologie ont bouleversé la signification de notre propre existence et ont banalisé le fonctionnement de notre corps. N’y a-t-il pas aussi là matière à éprouver une certaine incertitude existentielle ? Enfin, à travers ce que l’on appelle les « réseaux sociaux » est apparue la multitude d’informations réelles, souvent déformées ou carrément fausses en flux continu qui contribue par son ampleur à gonfler géométriquement cette incertitude. Il est donc facile d’expliquer ces engouement pour toutes sortes de « fleurs du mal » que sont ces molécules chimiques naturelles ou artificielles utilisées presque universellement dans le monde. Ce phénomène de société peut enfin s’expliquer aussi par le fait que depuis l’apparition des théories malthusiennes du Club de Rome puis du principe de précaution c’est la première fois depuis le début de la révolution industrielle que nous sommes concrètement confrontés aux effets pervers de notre inadaptation aux progrès scientifiques. En bref, depuis l’invention de la machine à vapeur les générations successives ont oeuvré afin que leurs enfants aient une vie meilleure que la leur. Depuis les bombardements nucléaires de deux villes du Japon et les préceptes détestables du Club de Rome notre avenir est devenu très sombre en seulement deux générations. Beaucoup d’hommes politiques mais aussi quelques scientifiques osent déclarer que dans le passé c’était mieux qu’aujourd’hui ! L’utilisation de toutes ces drogues psychotropes trouve au terme de ces quelques considérations sa justification, mais je me suis peut-être égaré …

 

4 réflexions au sujet de « Pourquoi cet engouement pour les drogues psychotropes ? »

  1. Je suis très réservé sur cette étude qui consiste à analyser les eaux usées pour détecter d’infimes traces de psychotropes. Aux aléas induits par le manque de propreté des échantillons s’ajoute le fait qu’on ne connait pas les doses prises et les raisons.
    Le Parisien propose les grandes lignes d’une étude mondiale par questionnaire, méthode imparfaite, mais qui peut donner des réponses différentes et/ou complémentaires. Ainsi, les trois substances illicites consommées sont
    1 – le cannabis et ses dérivés
    2 – la MDMA (pilules d’Ecstasy qu’on prend pour faire la fête et se transformer en zombie béat concentré uniquement sur ses sensations physiques, notamment en boîtes de nuit, la musique industrielle électro-pop aux basses sourdes rythmées genre « Danse Music » avec un « DJ » aux platines étant parfaite pour cet état de conscience altéré)
    3 – la cocaïne.
    Cf par exemple : http://www.leparisien.fr/societe/drogue-ce-qu-une-etude-mondiale-nous-apprend-de-la-consommation-des-francais-17-05-2019-8074146.php
    La consommation moyenne de cocaïne et de MDMA varie de 12 prises par an (Ecosse) à 8 prises par an (France), en passant par 10 prises par an (Canada, Brésil, Italie, Portugal, Danemark).
    Les niveaux de consommation abusives sont très faibles (0.3 % des consommateurs en prennent chaque jour).
    Elle correspond selon certains experts à deux motivations principales :
    – recherche de la performance dans le travail (cocaïne) pour garder son travail face aux impératifs de productivité des entreprises ou pour évoluer plus vite –> mythe du « surperformer » (1) dans le management français et anglo-saxon
    – soupape de sécurité pour décompresser et se vider la tête (rôle des loisirs, de l’alcool et de l’Ecstasy) –> consommation récréative.
    On peut croiser ça avec les consommations d’anti-dépresseurs au niveau mondial: islandais, australiens, portugais, britanniques, suédois, canadiens, belges, danois, espagnols, néo-zélandais, et finlandais sont les plus accrocs. Pour faire simple, il s’agit de l’Europe du nord et du Commonwealth. Curieux comme résultat (voir article de Claire Jenik du 10 octobre 2018 sur statistica.com). Le manque de soleil peut expliquer ces statistiques.
    Pour ce qui de la consommation d’alcool, traditionnellement, de mémoire du temps où j’officiais dans l’industrie de la bière, ce sont les pays de l’Est, d’Europe du Nord, le Royaume-Uni, l’Allemagne et la France qui sont les plus gros consommateurs d’alcool…mais je n’ai pas de statistiques plus récentes fiables sous la main. Il s’agit là d’une consommation festive liée aux traditions culinaires et culturelles de ces pays.
    J’en conclus de façon qualitative que la raison de cette consommation est le stress induit par nos sociétés qui souffrent sur les plans économiques et sociologiques. Les médecins généralistes sont bien placés pour le savoir puisqu’ils sont les dealers légaux de drogues approuvées par l’état. La motivation principale est d’échapper aux pratiques aliénantes liées au travail ou au sens de la vie dans nos sociétés post-industrielles. On peut ranger dans ces produits la télévision et les jeux vidéos qui -mine de rien- lavent pas mal de cerveaux, surtout le plus jeunes.
    Le désir des gens de revenir à la nature est aussi la cause du succès des courants écologistes et la preuve du manque de sens apporté par le travail et l’organisation sociale à la vie de tous les jours des gens ordinaires. Faire comme je l’ai fait par le passé 6 heures de transport en commun par jour en région parisienne pour se bagarrer 12 heures chaque jour dans des tours en béton à la Défense est une expérience qui use énormément et pas que les cadres supérieurs.

    (1) : à une époque, les DRH de groupe demandaient le classement des collaborateurs en fonction de leurs performances, histoire de caler les maigres augmentations de salaire sur les cinglés du boulot, de former les « performers moyens » au « management de la performance » et de virer les autres « sous performers » bien entendu. Ces pratiques sont issues de groupes de consulting internationaux comme PwC, Mc Kinsey, etc.. et sont les mêmes quasiment dans toutes les structures multinationales.

      • Merci c’est plus clair, je viens de lire en diagonale ce papier.
        Pas sûr que leur méthode bien que précise (chromato en phase liquide couplée à la spectro de masse) puisse faire la distinction entre une amphétamine médicamenteuse du type methylphénidate (Cf Ritaline dont il a été question récemment dans un de vos billets) et une amphétamine illégale. D’autre part, les villes échantillonnées correspondent à de grands centres urbains où ont lieu les trafics de stupéfiants, donc comme les dealers sont sur place et que les consommateurs consomment sur place, ils vont aux toilettes et forcément, on aura des résultats importants. J’ai bien compris que les résultats ont été pondérés par la population, ce qui donne des valeurs moyennes comparatives à l’échelle mondiale dans le temps.
        Ce qui est intéressant par contre, c’est que ces analyses de métabolites de stupéfiants dans les eaux usées, malgré des biais significatifs, ont été recoupées avec les données sur les habitudes de consommation et peuvent alerter en amont les services de répression sur les déplacements des dealers. Le tout semble indiquer une croissance de la consommation en cocaïne, ce que les douanes confirmeront facilement dans les zones où les trafics sont importants (Amsterdam, Anvers, Londres, Zûrich, Barcelone) pour des raisons géographiques (zones maritimes ou routières importantes) et financières (la cocaïne est traditionnellement la drogue du riche, le cannabis celle du pauvre…inutile donc d’aller vendre de la cocaïne pure très chère dans un quartier pauvre de la banlieue est de Paris, autant la vendre à Londres ou Zürich où les consommateurs sont plus riches). Les USA et l’Australie sont logiquement les premières cibles géographiques compte-tenu de la proximité des lieux de fabrication de la coke (Colombie).
        Il serait maintenant intéressant de connaître le point de vue des sociologues sur le pourquoi de cette hausse de consommation de stupéfiants qui semble généralisée à l’échelle du globe.
        Les auteurs mentionnent que le trafic de stups est un marché d’une centaine de milliards de dollars US…c’est franchement une paille par rapport à la fraude fiscale. Si j’étais à la place des états, je mettrais en veille provisoirement la lutte anti-stupéfiants et je concentrerais tous mes efforts sur la fraude des délinquants en col blanc. Il y a infiniment plus à gratter.
        Mais c’est un juste un avis personnel. 🙂

  2. Petites réflexions personnelles en passant sur les psychotropes d’un point de vue social et philosophique :
    – Je considère le cannabis comme un médicament qui peut avoir des effets intéressants, l’ayant testé comme 90 % de ma classe d’âge quand j’étais jeune étudiant. Il ralentit la perception du temps, il développe les capacités artistiques. Sur le plan des études, c’est clairement un truc à proscrire car l’esprit est plus libre et le dialogue intérieur tellement plus riche que cela tue la concentration et la productivité. Pour les anorexiques, c’est intéressant car cela développe l’appétit. A proscrite pour les personnalités non équilibrées comme les paranoïaques, du fait de ses effets amplificateurs. Effets toxiques, neurotoxiques, dépendance et impact social très faibles (voir l’excellent tableau « Facteurs de dangerosité des drogues, selon classification du rapport Roques (1998) » de la page Wikipedia consacrée au cannabis à usage récréatif).
    – Pour la cocaïne et l’Ecstasy, je n’ai jamais fait de tests du fait de la dangerosité extrême de ces substances, j’ai juste observé le comportement de consommateurs au travail, en soirées ou en boîte de nuit. L’addiction est presque instantanée, la neurotoxicité très forte et les usagers de ce genre de psychotropes sont obligés de gérer la « descente » (baisse des effets dans le temps) avec du cannabis ou des anxiolytiques et des somnifères, sinon ils n’arrivent pas à dormir. Je n’ai pas constaté d’amélioration de leurs performances, juste une excitation plus forte, une gestion émotionnelle plus faible et une capacité à travailler plus longtemps mais avec une moindre qualité. Cela se paie bien entendu le lendemain ou les jour suivants. Franchement pas génial. A proscrire. A noter que de plus en plus de personnes utilisent la cocaïne comme retardeur d’éjaculation pour être plus performants sexuellement.
    – Puisqu’il est question de ces prétendus améliorateurs de performances comme la cocaïne, cela me rappelle des films récents comme « Limitless » (Neil Burger – 2011 avec Bradley Cooper) ou encore Lucy (Luc Besson – 2014 avec Scarlett Johansson). On est dans le mythe du surhomme cher aux américains (les « super héros » comme Iron Man, Batman, Captain America, Rambo, Terminator, etc..) où la domination se fait en utilisant la force physique contre un « super vilain ».
    Par contre, l’intérêt de « Limitless » et de « Lucy », c’est qu’ils revisitent ce thème sur le plan du développement des facultés cognitives – et pas physiques- et basent leurs scénarios sur le fait que l’homme n’utiliserait que seulement 10 % de ses capacités intellectuelles.
    D’où l’idée bien travaillée dans « Limitless » (la série de 2015 qui porte le même nom que le film, en 22 épisodes, écrite par deux scénaristes prodigieux que j’admire : Roberto Orci et Alex Kurzman) : une personne prend une pilule et ses capacités cérébrales sont décuplées pendant 24 heures. L’idée est dans la série d’associer la pilule (le fameux « NZT ») avec un antidote qui supprime les effets secondaires propres à toute drogues de ce type (le « craving » c’est-à-dire le manque, la déchéance psychologique et physique, puis la mort comme ce qu’on a vu avec les dérivés opioïdes en Amérique du Nord avec notamment l’OxyContin et ses 90 décès par jour).
    Il est très probable que des scientifiques travaillent actuellement à l’amélioration chimique de la cognition humaine. Voila un business qui serait extrêmement juteux. Et avec l’avènement de l’intelligence (IA) artificielle, il y aura de plus en plus de compétition entre les individus capables de se servir des IA externes et ceux qui n’en auront pas l’accès ou les capacités…d’où l’idée de « surperformer » pour rester dans le système social, et si on peut prendre un petit booster d’intelligence en toute sécurité, ce n’en serait que mieux dans notre société darwinienne de la sélection par la performance.
    Ce concept débouche sur la notion « d’homme amélioré », non pas de façon chimique mais de façon microélectronique et chirurgicale (homme possédant des implants cérébraux pour booster ses capacités mentales). C’est une idée relativement ancienne que j’avais lue dans la saga de Dan Simmons « Les Cantos d’Hyperion » (4 tomes écrits entre 1987 et 1997). Cela me paraissait irréalisable à l’époque, sauf que dans peu de temps, on aura la technologie pour réaliser de tels implants neuronaux qui augmenteront les capacités mémorielles et de calcul des gens. Le patron de Tesla et de SpaceX, Elon Musk, investit dans ce business, pour supposément contrer d’éventuelles IA qui voudraient prendre le contrôle du monde (à la sauce « Terminator » donc).
    Pourquoi pas, il faut dire que la réalité dépasse souvent la fiction.
    Le second Graal de l’amélioration de l’homme sera bien évidemment la lutte contre le vieillissement, mais je pense qu’on ne le verra pas de notre vivant.
    A quoi ressemblera cette société qu’on pourra tout juste connaître car on sera probablement trop âgés ?

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