Les chauve-souris au secours de la recherche sur le cancer !

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Les chauve-souris, outre le fait que ce sont les seuls mammifères capables de voler, ont une espérance de vie démesurément longue si on considère leur taille et leur poids comparés à d’autres mammifères. Elles ont envahi tous les continents à l’exception des régions arctique et antarctique et elles sont les seconds mammifères du monde de par leur diversité. Une autre caractéristique des chauve-souris est leur formidable adaptation à toutes sortes d’agents pathogènes dont en particulier des virus mortels tels que celui de la rage ou de la fièvre Ebola. Enfin, pour souligner ces particularités les chauve-souris semblent indemnes de cancers. Parmi toutes les chauve-souris en captivité répertoriées dans le monde – des dizaines de milliers – il n’y a eu que 5 cas de cancers avérés alors qu’elles ont une espérance de vie en moyenne 3,5 fois plus longue que d’autres mammifères du même poids et dont beaucoup ne sont pas du tout à l’abri d’un cancer. Le record de longévité d’une chauve-souris est de 30 ans.

Je me permets de glisser ici une anecdote vécue à propos de chauve-souris. Il y avait, quand j’habitais là-bas, un restaurant à Port-Vila (Vanuatu) – « l’Houstalet » – tenu par un Français qui proposait au menu de la roussette (Pteropus conspicillatus qui fait partie des grands chiroptères) cuite dans ses ailes et non vidée au préalable. Je n’ai jamais osé goûter à ce mets car le patron avait pour animal de compagnie une roussette femelle qui m’avait adopté. Chaque fois que j’allais boire un verre ou bavarder avec des amis je prenais cette créature contre moi, elle avait appris à se tenir la tête en haut, et elle me léchait le cou en me regardant avec ses grands yeux un peu jaunes pleins de douceur … Selon le patron du restaurant elle avait plus de 20 ans.

Mais revenons au propos de ce billet. Une équipe de biologistes de l’Ecole de Médecine de Singapour s’est intéressée à la chauve-souris pour tenter d’expliquer pourquoi elle était aussi résistante à toute forme de cancer et également pourquoi elle avait une espérance de vie aussi démesurément longue. Ils se sont penché sur des cultures de cellules de Pteropus alecto, un cousin de la roussette du Vanuatu, appelé aussi renard noir volant, commun en Indonésie. Si on met en contact des cellules de Pteropus en culture un puissant inhibiteur de la topoisomérase, enzyme qui provoque des cassures de l’ADN double-brin, comme de l’etoposide ou de la doxorubicine, l’etoposide étant utilisé pour traiter certaines formes de cancers chez l’homme, ces cellules semblaient remarquablement résistantes à cet agent. L’explication fut trouvée en constatant l’abondance dans ces cellules d’une forme phosphorylée d’histone H1. Cette même activité enzymatique spéciale consistant à transférer un phosphate sur ces protéines (les histones) intimement associées à l’ADN nucléaire était présente dans ces cellules avec des activités spécifiques beaucoup plus élevées que pour des cellules humaines ou murines en culture. De même, ces cellules étaient étrangement résistantes à une forte, mais non létale, irradiation avec des rayons gamma pour la même raison.

Il restait à expliquer pourquoi les chauve-souris vivent aussi longtemps et l’explication trouvée réside dans le fait que ces cellules de chauve-souris disposent d’un mécanisme incroyablement efficace pour se débarrasser de tout produit d’origine intra-cellulaire ou d’origine artificielle, on dit xénobiotiques. En effet les cellules originaires de chauve-souris possèdent un taux anormalement élevé d’un transporteur membranaire fonctionnnant dans une seule direction, de l’intérieur de la cellule vers l’extérieur, in vivo vers le liquide interstitiel. Il s’agit du transporteur ABC, acronyme de ATP Binding Cassette transporter, et dans le cas de celui impliqué dans l’expulsion – on peut appeler le processus ainsi – de la doxorubicine il s’agit du transporteur ABCB1. L’implication de ce type de transporteur dans certaines formes de cancer résistants aux traitement chimiothérapique avait déjà été observé. En effet sa biosynthèse, dans ces cancers, se trouve dérégulée et les cellules cancéreuses deviennent insensibles à tout traitement curatif.

Cette observation a permis d’expliquer en partie la longévité inattendue des chauve-souris : elles sont capables d’éliminer très efficacement toute substance pouvant provoquer une mort cellulaire prématurée car la chauve-souris surexprime cette forme de transporteur. Naturellement ce processus de transport consomme beaucoup d’énergie, il faut donc que les mitochondries soient capables de suppléer à cette demande en énergie, en d’autres termes que les cellules soient en bonne santé.

Ce qui intrigua aussi ces biologistes de Singapour est l’apparente immunité des chauve-souris à toutes sortes de virus. Encore une fois ce même transporteur est activé par la présence d’un virus, que ce soit ceux de la rage, d’Ebola, de la fièvre de Marburg, du SARS et de bien d’autres, et les cellules expulsent aussi ces virus à l’aide du même transporteur.

Quand on songe que les éoliennes installées à tort et à travers dans les pays développés tuent des millions de chauve-souris, il ne nous reste que les yeux pour pleurer la disparition de ces mammifères incroyablement divers et riches en enseignements – au moins pour les biologistes – qui pourraient améliorer la condition humaine …

Source : https://doi.org/10.1038/s41467-019-10495-4

4 réflexions au sujet de « Les chauve-souris au secours de la recherche sur le cancer ! »

  1. Combinaison unique de poésie, d’information et de pensée libre, accessible à tous en dépit du caractère assez pointu de certains billets (tout au moins pour un profane en matière de science tel que ma pomme) ce site est un vrai bonheur et un réel antidote à la noirceur du temps.
    Un grand merci à vous Jacques Henry pour ce bel ouvrage.

  2. Je me demande ce que deviendrait l’humanité si par quelques manipulations génétiques subtiles, on pouvait intégrer les propriétés du nucléosome du renard volant à lunettes chez l’être humain.
    Plus de maladies, des gens affectueux, une espérance de vie pouvant tutoyer les 150 ans en bonne santé, des scientifiques qui auraient le temps de développer et mettre en pratique leurs théories sans être limités par la retraite….. Magnifique.
    Mais quid de la surpopulation et des moyens d’existence de groupes sociaux qui pourraient se fragmenter en deux entre les biens portants centenaires et les autres pas assez riches pour avoir le traitement OGM miracle ?
    Cela me rappelle un peu le film « Bienvenue à Gattaca »…

    • Je pense, mais je peux me tromper, que nous n’atteindrons jamais la subtilité de la régulation de l’expression des gènes. Les micro-ARNs qui régulent ces expression sont des découvertes récentes et font l’objet d’une incroyable recherche des laboratoires pharmaceutiques pour trouver l’élixir de jouvence. Personnellement j’en doute. Injecter des micro-ARNs me paraît une vue de l’esprit. D’autre part, la transcription de ces microARNs ne serait-elle pas la cible à identifier ? Il faudra ensuite trouver des activateurs ou éventuellement des inhibiteurs de cette transcription. Ce domaine de recherche me paraît relever du rêve. Les quelques drogues existantes, je pense à la rapamycine par exemple, connues dans ce domaine très étroit s’adressent aux cibles finales, des protéines. S’attaquer à la transcription elle-même est une toute autre histoire.

      • Il n’était pas question de faire joujou avec des micro-ARN, donc de réguler de façon indirecte le fonctionnement des gènes, mais de combiner les parties utiles de l’ADN de chauves-souris à l’ADN humain pour augmenter l’Homme.
        Cette technique de transhumanisme n’est clairement pas à notre portée et compte-tenu de l’évolution des sciences et techniques, elle ne le sera pas avant on va dire un siècle de façon pifométrique. Donc pas demain la veille.
        Cependant, dans cette hypothèse (problème du type « what if ? »), je me demandais à quoi ressemblerait une société dont les êtres humains peuvent vivre en parfaite santé jusqu’à 150 ans. C’est un questionnement philosophique, sociologique, économique et pas spécialement scientifique.

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