La toxicité inattendue du criquet pèlerin

Durant ma carrière de chimiste des protéines il m’est souvent arrivé de manipuler du bromure de cyanogène pour « activer » de l’agarose afin de préparer ensuite un support pour réaliser ce que l’on appelle une chromatographie d’affinité. Toute erreur de manipulation risquait d’aboutir au dégagement de brome et surtout d’acide cyanhydrique. L’opération plutôt simple en réalité devait donc être impérativement conduite sous une hotte fortement ventilée. L’odeur particulière de l’acide cyanhydrique mélangée à celle du brome est inoubliable car elle signifie qu’il existe un réel danger de mort. Si un chimiste connaît le danger – il y a d’ailleurs une tête de mort sur le flacon – et si il s’entoure de toutes les précautions d’usage, il ne risque rien mais ce n’est pas le cas des oiseaux, encore qu’il faille ajouter quelques nuances.

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Si mes lecteurs pensent que je suis passé du coq à l’âne ce n’est pas du tout le cas. En effet, les oiseaux sont friands de sauterelles et de criquets mais pas de n’importe quels criquets. Il y a les criquets solitaires le plus souvent de couleur verte et les criquets grégaires qui se déplacent en nuages parfois de plusieurs millions d’individus et ils sont de couleur brune. Pour un oiseau rencontrant un nuage de ces criquets pèlerins il ne devrait pas pouvoir résister à la tentation et pourtant il évite d’attraper et de manger le moindre criquet brun. L’explication à cet étrange comportement a été trouvée en analysant l’odeur dégagée par le criquet pèlerin. Il s’agit de phénylacétonitrile que le criquet pèlerin synthétise à partir de phénylalanine, un acide aminé commun présent dans le métabolisme général et aussi un constituant des protéines. Le phénylacétonitrile qu’on peut aussi appeler du cyanure de benzyle se décompose, s’il est ingéré, en alcool benzylique et en acide cyanhydrique, un gaz volatile qui est un poison mortel aussi connu de terrifiante mémoire sous le nom de Zyklon B.

Quand un oiseau s’approche d’un criquet pèlerin il détecte l’odeur écoeurante du phénylacétonitrile et il comprend tout de suite qu’il y a un danger. La différence entre le criquet grégaire et le criquet solitaire de couleur verte réside dans le fait que l’un possède un enzyme nécessaire à la conversion de la phénylalanine en cyanure de benzyle et l’autre n’exprime pas cet enzyme appelé CYP305M2 qui catalyse la première étape de cette synthèse. Pour la petite histoire certains oiseaux marins comme les mouettes et les goélands ne semblent pas trop incommodés par cette toxine du criquet pèlerin si par hasard ils ingurgitent quelques-uns de ces insectes dévastateurs capables d’anéantir en quelques minutes une récolte de céréales en devenir. Et dans l’archipel des Canaries il arrive parfois que des criquets pèlerins arrivent depuis les côtes africaines et occasionnent des dégâts considérables dans la fragile végétation locale des îles de Lanzarote et Fuerteventura.

Source et illustration Science Advances, doi : 11.1126/sciadv.aav5495

7 réflexions au sujet de « La toxicité inattendue du criquet pèlerin »

  1. « de terrifiante mémoire »…
    C’est plus fort que vous, pourtant puisque vous avez manipulé ce genre de produits, vous savez que certaines histoires ne tiennent pas debout. Cela ne vous grandit pas du point de vue de l’honnêté scientifique.

  2. Le cyanure d’hydrogène pour les chimistes (ou acide cyanhydrique HCN pour les biochimistes) est une molécule de vie comme une molécule de mort pour les êtres vivants qui respirent; pour aller plus loin, voir la fiche de synthèse très bien faite cette molécule réalisée par une société savante digne de ce nom –> http://www.societechimiquedefrance.fr/cyanure-d-hydrogene-et-cyanures.html
    Cette molécule se retrouve dans certains produits naturels à faibles concentrations.
    Evidemment, principe de base en toxicologie oblige (la « relation dose-effet »), plus on va en ingérer, plus cela sera dangereux. Les chimistes et les biochimistes ont bien entendu l’habitude de travailler avec ce genre de molécules toxiques aussi bien au laboratoire qu’en usine et consultent sa fiche de données sécurité avant la moindre manipulation. Pour avoir ignoré cette discipline qui consiste à assurer la sécurité des personnels par connaissance des dangers et mise en place des bonnes pratiques d’utilisation (ce qu’on résume aujourd’hui par le sigle « QSHE »), l’usine AZF de Toulouse a explosé (mise en contact rapproché d’un stock de dichloroisocyanurate de soude avec du nitrate d’ammonium en conditions humides). Toujours se méfier des dérivés du cyanure d’hydrogène donc.

    • Ne pas confondre non plus avec l’isocyanate de méthyle à l’origine de la catastrophe de Bhopal. Il y avait semble-t-il des traces d’eau dans une canalisation de transfert d’isocyanate ce qui a provoqué le montée en pression rapide dans le réservoir de stockage de 42000 litres et l’accident qui a suivi. Pour l’histoire cette usine fabriquait de l’aldicarbe, le nématicide le plus utilisé dans le monde encore aujourd’hui. Les cultures les plus consommatrices d’aldicarbe sont les bananiers, les betteraves à sucre et les pommes de terre. Ce produit fut découvert par Rhône-Poulenc Agro dans les années 1970

      • J’ai eu l’occasion de faire ma petite enquête sur la catastrophe de Bhopal il a une vingtaine d’années. L’explosion résulta d’erreurs de manipulation à peine croyables dans cette usine de Union Carbide. Cela causa la mort de plus de 3000 indiens, et ceci fût imputé directement au PDG Warren Anderson (connu personnellement par un collègue patron d’une société chimique de la région parisienne qui m’en avait dit le plus grand bien en tant que personne), par notamment un certain nombre de journalistes investigateurs comme Dominique Lapierre. Je ne sais honnêtement pas trop quoi en penser sauf que Anderson a été un financier -certainement un brave homme- et qui comme chez Total pour AZF a été très à cheval sur la rentabilité et à mon avis un peu trop léger sur les investissements à réaliser sur le QSHE (Qualité Sécurité Hygiène et Environnement). En gros, mettre une usine manipulant des dérivés cyanhydriques dans un pays du tiers-monde est -pour un financier n’y connaissant rien à la chimie industrielle- probablement une bonne affaire sur le plan de la réduction des coûts mais ultra-risqué sur le plan industriel et sociétal. Cela a coûté à Union Carbide une fortune sur le plan des procédures judiciaires, à tel point qu’ils ont dû être rachetés par Dow Chemicals, une fois à l’agonie, si je me souviens bien. On voit ici les limites de la globalisation néolibérale qui passe par pertes et profits le savoir technique et la protection des salariés et des riverains. J’en parle en tant qu’ancien professionnel de la chimie soucieux du bien-être de tous et toujours en guerre contre la logique de profits à court-terme, au détriment de la protection des salariés, des riverains et de l’environnement. Chez les fabricants de matières explosives, il n’y a jamais de problèmes de ce genre (par exemple DuPont aux USA, ou la SNPE près de Toulouse, et voisins d’AZF pourtant) car ces sociétés sont gérées par des ingénieurs qui ont une sensibilité très forte des risques chimiques qu’ils ne prennent, et jamais à la légère. On pourrait dire la même chose quand on parle de Bhopal de Tchernobyl : placer une usine présentant des risques industriels majeurs dans un pays pauvre gangrené par la corruption avec des managers et des techniciens absolument pas à la hauteur est une prise de risque hallucinante. Dans le cas précis de Tchernobyl, il ne s’agit pas de néolibéralisme, mais la cause procède des mêmes mécanismes : un manque de rigueur dans le contrôle des opérations. Comme les indiens, les ukrainiens et les russes ont payé également au prix fort ces erreurs de management.

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