Géopolitique : le mystère du rouble

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Traduction d’un article de Tom Luongo paru sur le site ZeroHedge le 28 décembre 2018.

Le rouble russe est reparti à la hausse cette semaine passée à la faveur de la déroute mondiale des cours des actions et des matières premières provoquée par la hausse des taux d’intérêt de la Réserve Fédérale américaine. La banque centrale de Russie avait réagi auparavant de manière un peu excessive à la hausse de l’inflation alors que l’économie mondiale va évoluer en 2019 chaotiquement dans un contexte géopolitique incertain. Les prix du pétrole évoluent parallèlement au cours des actions alors que les marchés sont entrés dans une phase de grande volatilité en prévision d’une récession mondiale. En temps normal le cours du rouble est très fortement lié à l’évolution des prix du pétrole. Pourtant le rouble n’a pas du tout, ces dernières semaines, réagi à la baisse considérable du cours du Brent.

Alors que le cours du Brent a accusé une baisse de 38 % depuis octobre, le rouble a fluctué dans une fourchette de 4 % pour un taux de change de 67 % pour un dollar. C’est une stabilité étonnante compte tenu de la volatilité du cours du Brent. Depuis le début de l’année 2018 le rouble a surréagi à l’intensification des sanctions imposées par les USA, en particulier au moment où l’intensification des sanctions à l’encontre de l’Iran et du Vénézuela avait maintenu les cours du pétrole à un niveau élevé.

Perspectives sur les cours du pétrole.

Le cours du rouble s’est redressé cette dernière semaine alors que la volatilité des cours du pétrole s’accentuait. En effet, en raison du volume de l’offre le cours du Brent ne peut pas durablement être maintenu au dessus de 65 dollars le baril. Et ce cours n’est pas non plus supportable en dessous de 40 dollars pour à peu près tout le monde, l’Arabie saoudite en raison de ses contraintes budgétaires ou encore les entreprises de « fracking » américaines acculées à des dettes gigantesques.

Depuis que le rouble a flotté à la fin de l’année 2014 la Russie a été de moins en moins impactée par les fluctuations des prix du pétrole, parce que les coûts domestiques sont payés en roubles et que les revenus en dollars sont compensés par un rouble plus faible. Ce sont les dépenses publiques qui pâtissent des baisses de prix du pétrole. Mais d’autre part les cours élevés lors d’une partie de cette année 2018 a rempli les coffres de la Russie qui a dégagé un excédent budgétaire de 2,1 % du PIB. La Russie dispose d’un système d’auto-budgétisation basé sur les recettes tarifaires du pétrole et alors le budget sera ajusté en fonction des prix anticipés du pétrole. Donc, compte tenu des 1,2 millions de baril/jour communiqués à l’OPEP il ne faut pas s’attendre à ce que le gouvernement russe envisage un baril à 80 dollars en 2019 et c’est ici un signal baissier.

L’énergie représente la majeure partie des exportations russes mais cette proportion diminue régulièrement au fur et à mesure que d’autres industries deviennent matures. En 2017 le pétrole et le gaz représentaient un peu moins de 60 % des exportations contre 69 % en 2014. Si le prix des hydrocarbures augmente en 2019 cette part pourrait également augmenter mais les exportations hors hydrocarbures ont atteint en 2018 un record de 147 milliards de dollars selon une déclaration de Andrey Slepnev, Directeur Général du Russian Export Center. C’est un fait nouveau important. Le choc des sanctions américaines et la baisse des prix des hydrocarbures aurait dû affecter le cours du rouble comme celà a été le cas avec la lire turque et ce devait être l’espoir de Capitol Hill. Or ce ne fut pas le cas et cela montre bien la part croissante du commerce russe hors zone dollar : les exportations russes continuent à croître grâce au rouble faible et à la stature d’homme d’Etat de Poutine. Et l’effet direct est d’encourager davantage de pays disposés à se soustraire aux sanctions américaines à commercer directement avec la Russie.

La vraie guerre idéologique.

Trump et Poutine sont maintenant en guerre idéologique sur la manière de faire du commerce. Trump a choisi un comportement mafieux consistant à punir les gens qui veulent faire des affaires avec d’autres pays que les USA alors que Poutine s’inspire d’un Dale Carnegie cherchant des victoires commerciales là où il pourra y parvenir. Trump a le bâton, Poutine propose les carottes … Il est triste de constater ce que sont devenus les Etats-Unis. Trump est persuadé qu’il pourra refaire l’Amérique à son image. Il dit souvent que son pays doit être respecté. Mais ce n’est pas ce que l’on perçoit en observant le monde politique américain. En fait c’est tout le contraire : Trump veut être obéi et il considère que le pouvoir américain doit être respecté. Mais ce n’est pas le cas, c’est du ressentiment, et il devrait être assez intelligent pour comprendre ça ! Trump sape la seule chose qui fait du dollar un dollar, la stabilité et la confiance.

Poutine de son côté a choisi d’ignorer Trump et de tisser des relations commerciales qui lient la Russie et ses voisins. À Washington les néoconservateurs hystériques crient de manière incohérente qu’il faut « anihiler l’infuence russe ». C’est simplement un message codé pour dire : « nous voulons que la Russie soit pauvre, faible et incapable de se défendre afin que nous puissions la prendre en charge ».

La réalité est toute différente : chaque pipe-line construit entre la Russie et l’Europe, l’Inde ou la Chine réduit la probabilité de conflits entre ces pays et la Russie. De ce point de vue la Russie utilise ses immenses ressources énergétiques pour sauvegarder son avenir. C’est la « diplomatie du pipe-line » et la position de Washington découle de cette théorie dépassée des « grandes puissances » sur la façon de jouer le grand jeu de la géopolitique.

La Russie connaît trop bien l’esprit belligérent des USA et des élites européennes à son égard. Ce pays a fait avec pendant des siècles et Poutine sait très bien, comme n’importe quel étudiant en histoire, qu’il a le temps et que ce temps est son meilleur allié. Lorsque l’on considère le paysage géopolitique on doit considérer la tendance générale, les joueurs autour de la table et leurs motivations. Pour la Russie l’objectif est une voie indépendante qui ne la réduit pas à la merci des impératifs politiques américains. Personne n’est jamais sorti indemne d’un conflit économique avec les USA mais ce n’est pas vraiment l’objectif. L’objectif de la Russie c’est de minimiser les dommages et de rétablir des relations locales solides qui se sont délabrées après la chute de l’URSS.

Le Premier Ministre russe Dmitri Medvedev a finalement dit clairement que les leaders politiques de son pays ont tourné une page dans leur manière de penser. Il a déclaré que les sanctions américaines avaient poussé Moscou et Pékin à utiliser leurs propres monnaies dans leurs échanges commerciaux « ce qui aurait dû être fait il y a plus de dix ans ». « Commercer en roubles est une priorité absolue, ce qui, soit dit en passant, devrait à termer transformer le rouble, monnaie convertible, en une monnaie de réserve » a aussi déclaré le Premier Ministre russe. Et cette position explique les nombreuses entrevues de Poutine pour construire un zone commerciale en Asie avec le rouble comme alternative au dollar.

La tendance géopolitique est donc claire, l’Occident est surendetté. La chasse aux taxes pour renflouer les budgets se poursuivra sans fin. Les Etats-Unis ne sont intéressés que par le maintien de leur pouvoir. C’est exactement ce que veut dire Trump par son « Make America Great Again ». Et il fera tout pour atteindre cet objectif ce qui rend la politique nord-américaine agressive, violente et vindicative. Et ce n’est pas une recette sur le long terme pour atteindre une stabilité économique et politique. Ce que l’administration Trump craint au plus haut point est que la Russie soit capable de mettre en place un système institutionnel et monétaire parallèle fonctionnant en dehors du contrôle américain.

Mais là où Trump se trompe est que les peuples réagissent aux provocations. Chaque fois que le dollar devient plus cher c’est une occasion de plus où un pays décide de ne plus l’utiliser. Ainsi un rouble stable, insensible aux sanctions et aux fluctuations brutales des cours du pétrole facilite grandement ces prises de décisions. Chaque jour apportant une nouvelle transaction réglée en roubles ou une autre cargaison de pétrole payée en yuans et échangé contre de l’or est un autre jour qui rapproche de la réalité géopolitique de demain.

Source : ZeroHedge, illustration ZeroHedge

7 réflexions au sujet de « Géopolitique : le mystère du rouble »

  1. Analyse très pertinente de Tom Luongo (à l’instar de celles de Tyler Durden) sur ZeroHedge. Merci.
    On peut aussi ajouter que la présentation récente du missile Avangard (missile MHD atteignant les Mach 30 avec contrôle de trajectoires) et le drone sous-marin Poséidon (200 km/h sous l’eau avec trajectoires à longue portée également peu prédictibles) montrent que la Russie fait mieux que l’Amérique avec un budget annuel consacré à la défense 15 fois inférieur.
    C’est une énorme claque pour le gouvernement américain et le Pentagone.
    Poutine démontre indirectement que les USA sont le pays de la non efficience et du gâchis.
    Ce qui explique d’ailleurs les efforts de contre-publicité médiatique déployés par le bloc USA/UK pour diaboliser l’ex pays des soviets. Poutine sait très bien cependant que Trump n’a pas le pouvoir chez lui. Ce n’est donc pas un interlocuteur valable puisque ce n’est pas le vrai patron et Lavrov a déjà indiqué que les russes ne souhaitent pas perdre de temps avec des Bolton et autres James Mattis qui vient d’ailleurs de jeter l’éponge en donnant sa lettre de démission.
    La mise en orbite récente autour de la lune d’un satellite de communication suivie par l’atterrissage d’un lanceur muni d’un rover ultra-moderne sur la face cachée de la Lune montre que la Chine n’est pas en reste en matière de technologies de pointe, dans un contexte où Trump a 10 métros de retard quand il dénonce le pillage des technologies américaines (alors que la Chine est le premier déposant mondial en matière de brevets). C’est l’arroseur arrosé puisque la NSA espionne tous les pays du monde et pille toutes les technologies possibles selon le principe du « steal with pride » cher aux américains.
    Tout ceci semble indiquer que l’avenir pourrait se cristalliser autour du bloc formé par la Russie et la Chine qui ont considéré les sanctions américaines et européennes à leur égard plus comme des opportunités que comme des menaces.

    • PS : le système de comptabilité du Pentagone est d’une telle opacité que déjà en 2001, Donald Rumsfeld a déclaré devant le Congrès américain qu’il n’avait aucune idée d’où une somme de 21,000 milliards USD était passée (21 mille milliards, très belle somme d’argent, n’est-ce pas ?). On n’a toujours pas de réponse claire à ce sujet à ce jour.
      https://www.forbes.com/sites/kotlikoff/2017/12/08/has-our-government-spent-21-trillion-of-our-money-without-telling-us/

      Un audit récent a laissé les auditeurs pantois (150 auditeurs en chef de divers cabinets comme Ernst & Young, KPMG, AT Kearney) et leur conclusion a été que ce système était impossible à vérifier dans son intégralité.
      https://about.bgov.com/blog/pentagon-spent-nearly-1-billion-audit-failed/

      Pour mémoire, le budget annuel de la défense aux USA est aux alentours de 750 milliards d’USD et celui des Russes est d’environ 45 milliards.

    • Puisqu’on est dans le registre humoristique, la sonde New Horizons a envoyé ses voeux, et même des images, de 6 millards de km.
      Donc on sait maintenant que Ultima Thule ressemble à un bonhomme de neige mal fini. Eh oui, il n’a pas encore beaucoup neigé cette année et humoriste spatial c’est un métier.
      Cette nouvelle stupéfiante a été malheureusement occultée par ces salauds de chinois qui ont fait alunir une sonde spatiale sur la face cachéée de la Lune.
      Vous avez peut-être remarqué qu’on a plein de photos de la face visible, un peu moins et plus floues de la face cachée, mais aucune photo moitié face cachée, moitié face visible…
      Pourtant d’un point de vue marketing, je suis sûr que ça marcherait d’enfer. Il y a un truc qui doit m’échapper.

      • La réponse est pourtant simple : les extra-terrestres qui sont installés sur la face cachée de la lune ne sont pas d’accord pour qu’on les prennent en photo…rapport au droit à l’image…. LOL 🙂

      • @jazzman: Mais qui s’intéresserait à une photo de quelque chose à moitié cachée et à moitié visible ? 🙂
        Sans compter qu’il est impossible pour le béotien de distinguer la partie de la moitié face cachée de la moitié face visible … puisque par définition, la cachée est peu connue, tandis que la partie visible jouxtant la partie cachée est forcément peu reconnaissable puisque ne faisant pas face à la Terre !
        La Lune, c’est un visage de loin, et des « mers » et des cratères de près. Montrer une autre Lune, alors que la face cachée est déjà triste à voir ? Bof…

  2. L’impression qu’il me reste de l’article de ZeroHedge, est de sous estimer Donald Trump ou de ne pas tenir compte des rapports de force qui l’entourent tant dans son camp que chez les islamo-gauchistes démocrates.

    Pour moi Donald Trump est avant tout un homme d’affaires et c’est dans ses gènes.

    Il voit bien que les guerres de l’Empire mènent à la perte des Usa mais il doit composer avec un Congrès hostile tant chez les Républicains que les islamo-gauchistes démocrates.
    Son désir de démanteler les bases chez ses vassaux tant en Eurabia qu’ailleurs dans le monde est réel mais ça prend du temps et le Pentagone est puissant.

    Sa dernière réflexion sur la Syrie « Il n’y a là-bas que du sable et du sang » traduit bien sa pensée et on sent qu’il est sincère en le disant.

    J’ai une aversion profonde vis à vis des islamo-gauchistes avec leur moraline dégoulinante. Et Trump a bien fait remarquer à ces gauchistes qui s’opposent à son mur, que leur idole Obama a fait construire un mur de 3 mètres de haut autour de sa propriété…

    • Oui. Le premier acte du Sénat, qui est sensé être à majorité républicaine, a sorti son premier acte en défaveur de la volonté de Trump d’arrêter les guerres sans fin… Révélateur.

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