Denisovans et Néandertaliens : une très vieille histoire d’amour

Capture d’écran 2018-11-26 à 10.11.01.png

Dans la grotte de Denisova située dans les monts Altaï en Sibérie il y a des dizaines de milliers de fragments d’os qui sont visiblement des restes de festins de hyènes qui se repaissaient de n’importe quelle créature vivante ou morte. Cette grotte a été peut-être occupée pendant des centaines de milliers d’années et si il y a quelques années une phalange d’origine humaine a été retrouvée c’était le fait du hasard. L’ADN récupéré et ensuite séquencé après avoir été « amplifié » a conduit à la découverte d’un ancêtre de l’homme moderne issu de populations antérieures à celles de l’homme moderne, c’était l’homme de Denisova, en réalité une femme de moins de 20 ans qui vécut là il y a plus de 50000 ans. Des études ultérieures ont mis en évidence la présence de longues séquences d’ADN de ce « Denisovan » dans les populations actuelles de Nouvelle-Guinée. Aucune autre découverte de sites archéologiques susceptibles d’éclairer sur les migrations de ces « proto-Homo sapiens » n’a pu encore fournir aux paléoanthropologues de nouvelles données pour éclairer cette histoire bien antérieure à la sortie « out of Africa » de l’homme moderne il y a environ « seulement » 100000 ans.

Parmi ces dizaines de milliers de fragments osseux dont l’identification est impossible à l’oeil il a fallu développer une technique d’investigation basée sur la structure du collagène que nombre de femmes coquettes connaissent pour s’en tartiner le visage avec des crèmes contenant des restes de cette substance. Entre parenthèse s’appliquer des billets de banque sur les joues serait tout aussi efficace car le collagène est constitué de molécules géantes, des polymère, dont les séquences d’amino-acides sont caractéristiques de chaque animal et elle ne peuvent en aucun cas pénétrer dans le derme. En ce qui concerne l’homme il peut exister quelques ambiguïtés si ce collagène est comparé à celui des grands singes. Or il n’y a jamais eu de grands primates dans cette région de l’Altaï en dehors naturellement de ces proto-Homo sapiens qu’étaient les Denisovans.

Pour trier ces fragments d’os des physico-chimistes des Universités de Manchester et d’Oxford ont mis au point une technique d’analyse des peptides issus de la dégradation du collagène osseux par spectrographie de masse. Cette approche a été appelée ZooMS et après avoir passé au crible 2513 fragments osseux provenant de la grotte de Denisova un petit fragment d’à peine 2,5 centimètres de long a été sans aucun doute possible identifié comme étant d’origine humaine. Ce petit morceau d’os a été envoyé au Professeur Svante Pääbo du Laboratoire d’anthropologie évolutive du Max Planck Institute de Leipzig afin d’extraire de l’ADN pour être ensuite amplifié et soumis à une analyse de séquence. Jusque là rien de très nouveau car les techniques développées par l’équipe de Pääbo sont maintenant rodées après plus de 20 années de pratique. C’est en effet dans cette équipe que la plupart des séquençages d’ADNs préhistoriques sont maintenant effectués tant la spécialisation y est poussée à la perfection.

Ce qui apparut immédiatement fut qu’il s’agissait d’une femme probablement jeune (environ 13 ans) dont la datation avec du carbone-14 permit de la situer dans le temps il y a 90000 ans, c’est-à-dire avant que l’homme moderne parti d’Afrique n’ai encore pu atteindre une telle contrée et 50000 ans avant l’autre Denisovan. Plus incroyable encore les séquences de l’ADN montrèrent qu’il était un mélange presque équivalent (48/52 %) provenant d’ADN néandertalien et d’ADN « denisovan », donc un descendant direct d’un accouplement entre ces deux espèces de proto-humains, la mère d’origine néandertalienne et le père d’origine denisovane. En poussant l’analyse dans les détails, il a aussi et découvert que l’ADN du père Denisovan contenait déjà avant d’engendrer cette fille avec cette néandertalienne, surnommée par les chercheurs Denny, des traces d’ADN néandertalien. Dans l’illustration en début de billet l’ADN néandertalien est symbolisé en bleu et celui d’origine denisovane est symbolisé en rouge. L’introgression néandertalienne (flèche bleue dans l’illustration ci-dessous) dans l’ADN du père de « Danny » (Denisova II) est symbolisée par le petit cercle bleu. Les étoiles indiquent les ADNs effectivement séquencés.

Capture d’écran 2018-11-26 à 10.11.45.png

Ces deux sous-espèces de proto-Homo sapiens avaient donc coexisté bien avant cet évènement qui a été révélé un peu par hasard par l’équipe de Pääbo. Mais de là à affirmer que les Néandertaliens et les Denisovans se rencontraient souvent pour copuler serait une erreur scientifique car leurs ADNs auraient fini par devenir uniformes, ce qui n’est à l’évidence pas le cas. Ce que l’on peut seulement affirmer est qu’ils se rencontrèrent très épisodiquement dans cette grotte et eurent des relations sexuelles. La mère de « Denny » présente dans son ADN des similarités avec celui d’un Néandertalien retrouvé en Croatie. Selon le calendrier de la dérive génétique unanimement admise par la communauté scientifique les Néandertaliens et les Denisovans divergèrent il y a 500000 ans. Comment ces populations se comportèrent durant les 400000 années suivantes ? Nul ne le sait mais la science archéologique progresse et la balle est maintenant dans le camp chinois, pays qui peut receler des sites intéressants et éclairer l’évolution de ces populations qui n’étaient pas tout à fait des hommes modernes car elles avaient évolué dans l’immense espace eurasien bien avant que l’homme moderne ne finisse par les surclasser.

Source et illustrations Nature, DOI : 10.1038/s41586-018-0455-x

2 réflexions au sujet de « Denisovans et Néandertaliens : une très vieille histoire d’amour »

  1. Doit-on parler de « proto-Homo Sapiens », comme vous le faites la plupart du temps dans ce billet ou de « proto-humains », cité une seule fois, et plus « péjoratif », IMO, compte-tenu de la date pas si « éloignée », tout est relatif (-90K) ?

    • J’ai justement hésité dans le choix de cette terminologie. Dans la deuxième illustration figure en jaune l’ancêtre commun des néandertaliens et des denisovans qui remonte à 410000 ans. Il s’agissait d’Homo sapiens mais pas dans les termes qu’on utilise communément en ce qui concerne l’homme moderne (Homo sapiens sapiens) apparu après la migration hors d’Afrique il y a 100000 ans. Or les recherches archéologiques ont montré qu’il y a 900000 ans déjà l’Europe était déjà peuplée de primates bipèdes dont l’ancêtre commun néandertal-denisovan descendait probablement. Etaient-ils des Homo sapiens comme on l’entend où des « proto-homo sapiens » comme je l’ai écrit, nul ne le sait car en dehors d’empreintes de pas il n’existe aucunes traces concrètes de ces peuples.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s