DDT : « Cancérigène probable » …

1024px-DDTDichlordiphényltrichloréthane7.jpg

Le DDT, de l’invention providentielle au polluant mortel. Article paru sur le quotidien Le Temps.

Synthétisée en 1939 par un universitaire bâlois, la molécule insecticide permettra de neutraliser les épidémies de typhus et de paludisme, sauvant notamment une bonne partie des troupes alliées. Mais la substance se révélera plus dangereuse que prévu.

C’était le produit miracle, une arme chimique de destruction massive contre les ravageurs de récoltes et les insectes assassins, vecteurs de paludisme, typhus, leishmaniose… Et pourtant, le DDT a fini sur le banc des accusés, comme les autres molécules de la liste des « 12 salopards (Convention de Stockholm, 2001), ces polluants organiques persistants qui s’accumulent dans l’environnement et la chaîne alimentaire. Récit d’une saga qui a commencé dans un laboratoire chimique de Bâle en 1939.

C’est en 1873 que le DDT est synthétisé pour la première fois par un étudiant en chimie, Othma Zeidler, à l’Université de Strasbourg. Mais la molécule – du dichlorodiphényltrichloroéthane – n’intéresse personne jusqu’à ce que  Paul Hermann Müller ne la redécouvre. Formé à l’Université de Bâle, le Suisse avait rejoint, en 1925, la société bâloise Geigy, une des plus anciennes firmes chimiques européennes (dont les origines remontent à 1758), alors spécialisée dans les pigments et teintures. En 1935, Geigy décide de s’attaquer au marché des pesticides agricoles. A l’époque, les seuls produits de synthèse efficaces contiennent de l’arsenic, une substance aussi toxique pour les humains et le bétail que pour les insectes.

Après avoir testé, en vain, des centaines de substances, Müller expérimente en septembre 1939 une molécule chlorée sur des mouches, qui meurent au premier contact. Il décide d’en synthétiser une forme légèrement différente, celle d’Othmar Zeidler. Bingo, l’efficacité est multipliée. Jour après jour, il constate que le DDT continue d’agir. Il tient enfin l’insecticide qu’il recherche : un produit persistant très toxique par contact pour les arthropodes (insectes, crustacés, arachnides, etc.), qui agit aussi dans l’eau, et dont les premiers tests laissent penser qu’il est peu toxique pour les mammifères et les plantes.

Allié militaire

Un premier brevet est déposé en Suisse en 1940, et le pays en informe les puissances de l’Axe et les Alliés. Seuls ces derniers vont s’y intéresser. En 1943, après avoir conduit ses tests, l’administration américaine décrète que le produit est inoffensif pour les humains. Au même moment, sur le théâtre d’opérations du Pacifique qu’il commande, le général MacArthur a compris que le paludisme est pire que l’ennemi japonais : 65% des troupes américaines aux Philippines ont contracté la maladie, l’une des causes de la retraite des troupes américaines à Bataan à la fin de 1942, face à l’avancée de l’armée impériale. «Cette guerre sera longue si, pour chaque division face à l’ennemi, j’en ai une autre à l’hôpital et une troisième en convalescence», dira MacArthur avant d’engager une campagne d’aspersion massive de DDT dans le Pacifique en 1943.

C’est en Italie que le DDT fait ses débuts européens. En octobre 1943, quelques semaines après le soulèvement de la population qui a conduit à sa libération, Naples est frappée par une épidémie de typhus. L’armée américaine ne tarde pas à réagir : plus d’un million de personnes sont traitées avec une poudre à base de DDT. Une expérience à grande échelle qui en prolonge d’autres menées discrètement quelques mois plus tôt sur des prisonniers de guerre en Afrique du Nord.

La vidéo datant de 1947 est significative du peu de précaution pris pour appliquer le DDT : https://youtu.be/gtcXXbuR244

Résultat spectaculaire

En moins d’un mois, l’épidémie est maîtrisée ; c’est une nouvelle victoire sanitaire qui a probablement sauvé des dizaines de milliers de civils et de militaires. Le DDT permettra aussi aux Alliés de libérer la Sicile, après la destruction par les Allemands des digues construites sous Mussolini pour contenir les étangs infestés d’anophèles, les moustiques du paludisme. Le produit sera également utilisé contre le typhus, sur les rescapés des camps de concentration nazis. En 1944, une quinzaine d’entreprises, surtout américaines, fabriquent du DDT en quantité industrielle.

A la fin du conflit, les Etats-Unis croient fermement que le DDT permettra de rayer de la carte les maladies transmises par les insectes. Entre 1946 et 1951, la fondation américaine Rockefeller obtient le droit de déverser 10 000 tonnes de DDT en Sardaigne, dans les villes, les champs, les cours d’eau. Une expérience qui doit servir d’exemple, et dont le résultat sera spectaculaire : endémique depuis l’invasion des Carthaginois au VIe siècle avant J.-C., le paludisme est totalement éradiqué dans l’île italienne, qui reste aujourd’hui une base importante de l’OTAN.

«Cancérogène probable»

Face aux succès incontestables du DDT pour la santé publique, Paul Hermann Müller reçoit, en 1948, le Prix Nobel de Médecine. «C’est une juste récompense, insiste Pierre Guillet, un ancien expert sur le contrôle des maladies à vecteurs de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Le DDT a sauvé des millions de vies et favorisé l’intensification de l’agriculture, qui a nourri des dizaines de millions de gens. Son effet sur la santé semblait limité, puisque des millions de personnes ont été noyées dans des nuages de DDT sans pour autant créer de problème de santé publique.» Il est aujourd’hui suspecté de favoriser des cancers du foie et du sein, et classé «cancérogène probable» par l’OMS.

Utilisée comme arme secrète par les Alliés pendant la guerre, la molécule est commercialisée fin août 1945. Après avoir été encensé dans les médias, le DDT connaît un succès considérable, notamment chez les agriculteurs : en seulement quatre mois, Merck, l’un des fabricants, en écoule plus de 15 000 tonnes aux Etats-Unis ! Entre 2 et 3 millions de tonnes de DDT auront été déversées dans l’environnement et les maisons en quelques décennies.


Pourtant, dès 1944, des doutes ont surgi : un rapport confidentiel de l’armée américaine mentionne les interrogations d’un pharmacologue de la Food and Drug Administration, Herbert Calvery, qui a constaté que de faibles doses accumulées au fil du temps provoquaient sur des animaux de laboratoire les mêmes troubles qu’une exposition à une forte dose, notamment des convulsions et des troubles hépatiques pouvant conduire à la mort. «Un bulletin du Ministère de la guerre américain publié quelques semaines plus tard déconseillait de traiter du bétail, de la volaille et de l’eau susceptibles d’être consommés par la population, et insistait pour que le produit n’entre pas en contact avec les ustensiles culinaires», racontera, en 2007, la journaliste et historienne Elena Conis, dans le magazine du Science History Institute, au terme d’une longue enquête.

Manchots contaminés

Dès 1949, des interrogations sur l’efficacité du DDT apparaissent: des mouches résistantes sont signalées en Suède. En 1953, les autorités grecques font savoir que l’anophèle survit aux campagnes d’aspersion. Par chance, l’effet irritant du produit semble perdurer: les moustiques ne meurent plus mais restent à l’extérieur des habitations traitées, où ils peuvent continuer à piquer: les autorités sanitaires – à commencer par l’OMS – comprennent que si le DDT peut réduire l’ampleur des épidémies, il ne permettra pas d’éradiquer le paludisme.

Dès la fin des années 1950, son accumulation dans la nature et le corps humain est devenue une évidence. On en retrouve partout sur la planète, même au pôle Sud: baleines, phoques et manchots sont contaminés. «Comme c’est un produit chimiquement très stable, il en reste des quantités considérables au fond des lacs, notamment les grands lacs américains», explique Pierre Guillet. Une étude des sédiments du lac de Côme (Italie) réalisée en 2015 constate que la quantité de DDT n’a pas baissé significativement depuis les années 1970, quand il a été interdit dans de nombreux pays.

Electrochoc

Car, trente ans après ses premiers succès sanitaires, le produit miracle est devenu l’ennemi public numéro un. Épandu en quantités astronomiques car son prix était dérisoire, le produit va progressivement perdre son efficacité et s’accumuler dans l’environnement. «C’est un peu comme un fruit trop mûr qui finit par tomber de l’arbre», résume Pierre Guillet.

La biologiste américaine Rachel Carson va contribuer à cette chute avec « Printemps silencieux », un roman publié en 1962, régulièrement réédité. Elle accuse les industriels de désinformation et reproche aux autorités de fermer les yeux. «Le plus étonnant, c’est que ce livre ne révélait rien de particulier, se rappelle Pierre Guillet. Mais il a eu le mérite d’ouvrir les yeux sur la catastrophe écologique qui s’annonçait». Un électrochoc qui conduira 38 pays à interdire le DDT, pour l’essentiel en Occident, à partir des années 1970, avant que son commerce et sa production ne soient presque stoppés par son inscription sur la liste des «12 salopards». Le DDT est désormais interdit comme produit agricole, mais toléré – avec de grandes précautions – pour lutter contre les insectes vecteurs. Il est régi par la Convention de Stockholm, entrée en vigueur en 2004.

Une arme devenue mineure

Depuis l’arrêt de la production chinoise à la fin de 2009, un seul pays, l’Inde, fabrique encore officiellement du DDT, selon un inventaire publié en 2017 dans le Malaria Journal. La production mondiale était de 3700 tonnes environ par an en 2014, en baisse de 30% depuis 2001. Il convient probablement d’ajouter environ 300 tonnes produites en Corée du Nord, qui s’en servirait encore à des fins agricoles, ce qui est pourtant banni par la Convention de Stockholm. 

Ces dernières années, seuls trois pays ont officiellement eu recours à la molécule pour lutter contre le paludisme: l’Afrique du Sud, le Mozambique et l’Inde. Cinq autres Etats (Botswana, Gambie, Namibie, Swaziland et Zimbabwe) l’utiliseraient aussi, mais en moindre quantité. «Le DDT peut aider quand les insectes ont développé une résistance aux autres insecticides. C’est pour cela qu’il reste utilisé dans certains pays, mais c’est de plus en plus ponctuel», souligne Gamini Manuweera, du secrétariat des Conventions de Bâle et de Stockholm, coauteur de l’article du Malaria Journal.

Précautions d’usage

«Nous avons comparé, en 2004 à Madagascar, l’efficacité du DDT à celle des pyréthrinoïdes pour la lutte contre les moustiques, raconte Vincent Robert, entomologiste médical à l’Institut de recherche pour le développement (IRD) français. Il offre une efficacité comparable, mais il est désormais plus cher et demande plus de précautions d’usage que les pyréthrinoïdes.»

Autrement dit, ce n’est plus le produit miracle, déversé par dizaines de milliers de tonnes chaque année, qui a sauvé tant de vies dans la seconde partie du XXe siècle tout en contaminant durablement l’environnement. Le DDT figure toujours dans le catalogue officiel de l’OMS comme outil de lutte contre les maladies à insectes vecteurs. A noter que l’organisation onusienne est restée sourde à nos nombreuses demandes d’interview.

Note et commentaire. Cet article a été publié dans le quotidien genevois Le Temps le 18 août 2018. Il appelle un commentaire. Le DDT est une substance qui s’accumule dans les graisses et est classé par l’OMS (IARC) comme cancérigène probable comme le glyphosate. J’ai écouté avec intérêt une conférence du Professeur Henri Joyeux (voir le lien) qui précise que les molécules chimiques synthétiques s’accumulant dans les graisses sous-cutanées finissent pas être naturellement éliminées par la sueur. Alors quid du DDT ? Dans mon enfance quand on attrapait des poux on était traité avec une poudre rose parfumée appellée MarieRose, contenant du DDT. À l’évidence j’ai survécu à ces traitements. Quand le principe de précaution s’applique pleinement, dans le cas de la malaria, il est à l’origine de plus de morts que tous ceux occasionnés par l’ensemble des conflits armés du XXe siècle. Lien : https://www.youtube.com/watch?v=tiMJj2_qboc .

 

12 réflexions au sujet de « DDT : « Cancérigène probable » … »

  1. Cet insecticide est par définition un produit phytosanitaire, et comme tout médicament, il a des bénéfices et des effets secondaires. Si les bénéfices l’emportent sur les effets secondaires, il convient de continuer à l’utiliser, en respectant rigoureusement ses conditions d’utilisation (selon la fameuse « relation dose-effet » chère aux toxicologues).
    Il faut donc mettre en rapport le nombre de vies sauvées et les problèmes de bio-accumulation, avant de légiférer précipitamment sous la pression de groupes écologistes paranoïaques (qui ont malheureusement tendance à voir du poison partout).
    Il est bon de rappeler -contrairement aux gens qui pensent naïvement que le paludisme ne concerne que les pays sous-développés et qu’il ne serait pas capable d’envahir l’Europe- que le moustique anophèle survit très bien sous nos latitudes, et de mémoire, ce parasite a provoqué en Sibérie plus d’un demi-millions de morts au début du 20ème siècle.

    • Pour abonder dans le même sens que vous, ce simple complément (qui ne prétend aucunement vous apprendre quoi que soit, à propos de la malaria, ni à vous ni à notre hôte Jacques Henry), une vidéo du Pr Paul Reiter * :

      * [entomologiste médical français, chercheur à l’Institut Pasteur, un des spécialistes au niveau mondial des maladies propagées par les moustiques telles que la malaria. https://www.wikiberal.org/wiki/Paul_Reiter ]
      P.S. (sans rapport avec notre sujet) : Le lien wiki mentionne les agissements sans scrupule du Giec au détriment du Pr Reiter.

      • Vous avez raison 🙂
        Je me souviens avoir vu cet entomologiste spécialiste de la malaria de l’Institut Pasteur, qui pestait contre l’utilisation de son nom par le GIEC dans un reportage très bien fait qui s’appelle « The great warming swindle » sur Youtube, dans lequel il explique -entre autres- les 600,000 morts sibériens à cause du paludisme dans les années 1917/1920 et des poussières.
        Par contre, vu son accent, je dirais qu’il est clairement britannique, probablement anglais.
        Sur l’incidence de cette maladie dans l’ex URSS, on peut se reporter pour des statistiques plus précises à cet article de 2016 très bien fait de Contrepoints :
        https://www.contrepoints.org/2016/12/11/274609-paludisme-ddt-choix-politique

  2. Une autre remarque du béotien (scientifique) que je suis :
    Quel produit n’est PAS « cancérigène probable », à certaines doses ? L’eau ?

    • L’eau c’est bien, pas cancérigène du tout…par contre on peut en mourir à partir d’une certaine dose (cas des gens qui souffrent de « potomanie »). Tout est fonction de la relation entre la dose ingérée et l’effet qui en résulte pour tout organisme vivant.

      • Oui et la dose mortelle est même très faible ( 10 L/ jour) par rapport à la dose nécessaire ( 1 à 2 L/j): le ratio entre le nécessaire et le mortel est donc de 1 à 5 ou 10. Pour beaucoup d’autres produits la marge de sécurité est bien plus grande et pourtant l’eau paraît inoffensive .

      • Tout-à-fait…en ingérant trop d’eau, les reins déclarent forfait, les aquaporines membranaires turbinent à plein régime, on crée des problèmes de pression osmotique, on perturbe la répartition des ions (Na, K, Mg, Ca, Cl) de part et d’autre des membranes cellulaires, on chamboule alors les gradients électriques, et tout ce qui carbure à l’électricité se barre en sucette : cerveau, nerfs, muscles, et le plus important de tous : le muscle cardiaque…donc trop d’eau = crise cardiaque.
        Qui l’eût dit, qui l’eût cru ?
        Bon, je vais aller me servir un coup de rouge … 🙂

  3. Allez donc parler à un « écoloGISTE » du bénéfice/risque, même un avec un bon bagage scientifique !
    Quand on (est) devient une religion avec dogme…

  4. Il n’est pas que l’écologisme politique pour faire preuve de délire, loin s’en faut, ce phénomène s’étend à énormément de domaines.
    Je nomme celui-ci « brouillard conceptuel », et savez-vous quoi?
    Ce brouillard commence à se déliter, la preuve en est simple: les gilets jaunes.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s