Voltaire, un analyste politique d’avant-garde

Je reproduis ici dans son intégralité une opinion de Vanessa de Senarclens, spécialiste de la littérature française du XVIIIe siècle à la Humboldt-Universität zu Berlin publiée le 14 novembre 2017 par le quotidien genevois Le Temps. Pour la bonne compréhension de ce billet de Vanessa de Senarclens il faut faire ici quelques rappels. La pièce de Voltaire « Le Fanatisme, ou Mahomet le Prophète » fut jouée pour la première fois à Lille en avril 1741 et fut rapidement interdite par le Parlement français. Le « Mahomet » de Voltaire doit être compris comme une diatribe à l’encontre du prieur des Jacobins mais également un pamphlet politique opposé à toute forme de religion : « Mahomet voit donc sa religion comme une politique. Ne croyant pas aux dogmes qu’il impose au peuple, il sait que ce dernier les épousera avec la fureur des fanatiques ». Le Mahomet de Voltaire revendique le droit de berner le peuple pour peu que ce soit avec grandeur, et sert un dieu appelé intérêt, auquel Voltaire oppose l’équité. Par cette charge contre l’Islam, Voltaire dénonce le fanatisme de toutes les religions monothéistes ainsi que toute forme d’impérialisme » ( Source et illustrations : Wikipedia)

Voltaire, Tartuffe et Tariq Ramadan

« On avoue« , note Voltaire dans une préface à sa tragédie Le Fanatisme ou Mahomet, le Prophète (1742), « que la comédie de Tartuffe, ce chef-d’oeuvre qu’aucune nation n’a égalé, a fait beaucoup de bien aux hommes, en montrant l’hypocrisie dans toute sa laideur. Ne peut-on pas essayer d’attaquer, dans une tragédie, cette espèce d’imposture qui met en oeuvre à la fois l’hypocrisie des uns et la fureur des autres ? ».

Depuis le XVIIIe siècle, la pièce qui propose une version satirique du personnage historique de Mahomet suscite de vives polémiques. Après trois représentations à Paris, elle est interdite pour « scélératesse, irréligiosité et impiété ». On y lit, en effet, une critique à peine voilée des autorités chrétiennes et de l’intolérance religieuse, surtout à l’endroit des protestants.

Comme Montesquieu dans ses Lettres Persanes, Voltaire ferait le détour par l’altéralité orientale pour dénoncer des déviances occidentales. À la suite de l’interdit de la pièce, l’auteur ne se le tient pas pour dit et parvient à contourner la censure au moyen d’une dédicace flatteuse au pape Benoit XIV qu’il apostrophe comme « vicaire du dieu de vérité« . Le pape l’accepte et la carrière de cette tragédie est lancée, dont le succès ne se démentira pas jusqu’au début du XXe siècle en France, mais aussi en Allemagne grâce à la traduction « Mahomet, Trauerspiel in fünf Aufzügen » qu’en donne Goethe en 1773.

En 1993, puis en 2005, les tentatives du metteur en scène Hervé Loichemol de rejouer cette pièce à Genève, dans le contexte des festivités du 300e anniversaire de la naissance de Voltaire, échouèrent sous les pressions politiques. Dans une lettre au Journal de Genève, Tariq Ramadan argumentait alors en faveur de l’interdiction de la pièce, en invoquant moins son caractère blasphématoire contre le prophète des musulmans que les sensibilités malmenées et blessées d’une minorité religieuse : « Aux abords des espaces intimes et sacrés, ne faut-il pas mieux parfois imposer le silence ? » demandait-il. Le silence s’est depuis durablement imposé, en partie grâce à l’influence de Ramadan sur les autorités politiques et culturelles genevoises. Il est de plomb et fait le consensus au vu d’une actualité toujours plus violente et polarisée.

L’imposture dénoncée

Personne ne prend le risque de jouer cette pièce dans laquelle Voltaire faisait, de son propre aveu, pour sa démonstration des méfaits du fanatisme, Mahomet « plus méchant qu’il ne l’était ». Or, chez Voltaire, le personnage du Prophète n’est pas un fanatique comme pourrait le laisser entendre le titre de la tragédie, mais un imposteur, un « fourbe » comme le note Rousseau dans un texte d’éloge.

Le sujet de la pièce jugée inopportune par Ramadan est moins la religion chrétienne ou musulmane que l’imposture, le sectarisme et la haine qui en découle. Elle se clôt sur le monologue du protagoniste voltairien : « J’ai trompé les mortels, et ne puis me tromper … Mon empire est détruit si l’homme est reconnu« .

Le fanatisme, au même titre que les sectarismes idéologiques, dissimule sous des vérités révélées la volonté de puissance et les pulsions. Il serait bon qu’à Genève, on se souvienne de la tradition critique et éclairée qui fut un temps la sienne, et qu’un projet de représentation d’une pièce de Voltaire, fût-elle une radicale critique du fait religieux, ne soit pas enterré sous un silence apeuré et que l’espace public puisse être le lieu de vivants débats.

3 réflexions au sujet de « Voltaire, un analyste politique d’avant-garde »

  1. Ce cher Voltaire n’était pas lui même si exemplaire que cela… Il faut relire la rubrique consacrée aux « juifs » dans son dictionnaire philosophique pour compléter sa vision bien antisémite… Il a d’ailleurs fait un procès à son banquier juif qui refusait ses magouilles financières sur les monnaies. Pour moi cet individu est le mentor du sulfureux prêcheur musulman.
    Nul n’est parfait !!!

    • Comme vous le dites si bien « nul n’est parfait ». D’ailleurs la perfection serait ennuyeuse. À l’époque où Voltaire a écrit sa pièce Genève était un creuset d’idées bouillonnantes et parfois contradictoires.

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