Electricité de France et petite chronique cinématographique: The Wrong Man (Alfred Hitchcock)

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Il y a plus de 30 ans j’ai travaillé quelques années comme consultant auprès d’EDF à Paris et j’étais chargé de promouvoir les technologies développées par cette société dans le domaine du nucléaire tant aux USA que dans d’autres pays, en particulier en Europe. C’était en France l’époque de la construction de nombreux réacteurs du type 900 MW électriques, une sorte de fabrication standardisée en série sous licence Westinghouse. Il s’agissait d’une stratégie définie par le gouvernement pour réduire les coûts d’implantation de ces sources d’énergie qui permettraient à la France de devenir autonome sur le plan énergétique pour la production d’électricité. C’était aussi l’époque de la finalisation de la ligne TVG Paris-Lyon, la seule ligne de train à grande vitesse rentable encore aujourd’hui dans le monde (avec le shinkansen reliant Tokyo à Osaka) et il fallait naturellement produire de l’électricité à un prix abordable et indépendamment des fluctuations des cours du pétrole. Bref, EDF construisait des centrales nucléaires un peu partout sur le territoire français. EDF était le maître d’oeuvre, le CEA contrôlait le combustible, normal c’était encore du ressort des militaires car ils étaient avides de plutonium, Framatome fournissait les chaudières et les échangeurs de chaleur et le reste était sous la responsabilité de contractants divers étroitement contrôlés par EDF qui disposait de ses propres bureaux d’étude et de ses centres de recherches et d’essais intra muros que j’ai tous visité.

C’était juste un petit rappel de cette époque dorée d’EDF alors présidée par Marcel Boiteux que j’eus l’honneur de rencontrer dans son bureau rue Murat, à Paris. C’était un électricien pur et dur et non pas un technocrate comme aujourd’hui qui ne pense qu’avec sa calculette dans la main et ne peut prendre aucune décision stratégique sans en référer au premier ministre voire au Président qui n’y connaissent naturellement rien du tout dans le domaine de l’énergie électrique. Boiteux (Normale Sup et Mines de Paris) vivait et raisonnait dans le réel, le concret, et il disposait d’un relative indépendance vis-à-vis du gouvernement, ce qui n’est plus du tout le cas maintenant, et c’est particulièrement déplorable (lire en fin de billet).

Comme j’habitais à Lyon et que je prenais le TGV chaque lundi matin pour me rendre à Paris, je garais ma vieille Renault R5 bleue marine dans les rues proches de la gare de Perrache pour prendre le premier train à destination de Paris. Il m’arrivait souvent de converser durant deux heures et demi avec Raymond Barre, alors maire de Lyon, ou d’autres personnalités car EDF me payait mes voyages en première classe, bien entendu. Un vendredi soir, à mon retour de Paris, après avoir retrouvé non sans mal mon véhicule et réintégré le domicile familial, mon épouse me présenta une convocation de la gendarmerie d’un village de la banlieue ouest de Lyon pour le lundi matin suivant.

Comme Manny Balestrero incarné dans le film d’Hitchcock « The Wrong Man » (1956) par Henry Fonda, un modeste joueur de contrebasse, je faillis bien être pris pour le faux coupable dans une histoire de hold-up à main armée.

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C’est un réel plaisir de relater cet évènement qui s’imprima dans ma mémoire avec une telle intensité en raison de l’angoisse indicible que j’éprouvais alors que je me souviens des moindres détails de mon entrevue avec les gendarmes. J’arrivais donc dans le parking de la gendarmerie avec ma vieille Renault R5 de couleur bleu-sombre, j’aurais utilisé le véhicule de mon épouse, la situation aurait pu être bien pire ou peut-être bien plus favorable, mais seul Alfred Hitchcock en aurait pu déceler les nuances. Bref, j’entrais dans les locaux de la gendarmerie plutôt décontracté et je présentais ma convocation. On me pria d’attendre une autre personne. Après avoir présenté mes documents d’identité je fus conduit dans une pièce où se trouvaient seulement une table et deux chaises – je n’invente rien – et un gendarme commença à me questionner. Tout y passa, exactement comme dans le film d’Hitchcock avec Henry Fonda, et je fus bouclé dans cette pièce plusieurs dizaines de minutes quand enfin le même gendarme revint vers moi.

J’avais un alibi, fort heureusement, qui fut vérifié par le gendarme en appelant la secrétaire du bureau qui commença à lui aboyer copieusement dans les oreilles (ce que j’appris plus tard de vive voix) car j’avais ce lundi matin-là deux rendez-vous importants et je n’avais évidemment pas pu la prévenir de mon absence au bureau. Le jour du hold-up qui eut lieu à Valence, dans la Drôme, des malfaiteurs avaient « emprunté » ma voiture pour réaliser leur forfait et avaient soigneusement remis mon véhicule près de la gare et, détail incroyable, remis de l’essence dans le réservoir. S’ils avaient oublié l’endroit exact où j’avais garé ma voiture, il en était de même en ce qui me concernait ! Ce détail intrigua au plus haut point les gendarmes quand je leur avais expliqué que le lundi matin très tôt je garais mon véhicule dans une rue près de la gare encore passablement endormi et que le vendredi soir il m’arrivait de marcher une dizaine de minutes avant de le retrouver. Pour eux j’étais coupable, le coupable tout trouvé, idéal pour leur hiérarchie. La secrétaire du bureau signala que selon ses notes et mon agenda le jour du hold-up en question je me trouvais à Strasbourg et que plusieurs personnes d’une moralité irréprochable pourraient aisément en témoigner.

Etre désigné comme un faux coupable par les rouages inextricables de l’administration policière puis pénitentiaire comme dans le film est une situation que je ne souhaite à personne. Ce fut pour moi une expérience que je n’ai jamais oublié. Il faut dire que je laissais mon véhicule non verrouillé, on avait déjà forcé la portière et volé mon auto-radio qui d’ailleurs ne fonctionnait plus depuis longtemps. En quelque sorte j’offrais ma voiture à n’importe quel malfaiteur, tout ça pour promouvoir les technologies développées par EDF qui aurait bien mieux fait de se focaliser sur les réacteurs type 900 MW plutôt que d’être soumis au gigantisme imposé par le gouvernement à la suite de la fusion, sous la houlette du CEA, de Framatome et de Creusot-Loire, une catastrophe stratégique que les contribuables n’ont pas fini de payer avec le présent projet insensé d’Hinkley Point C qui, selon les dernières nouvelles, verra un report de mise en service d’au moins 18 mois et un surcoût de plus de 3 milliards d’euros naturellement payés par les contribuables, cette fois-ci français car les Anglais ne veulent pas entendre parler de surcoût. J’ajouterai pour en terminer avec EDF que cette entreprise d’Etat fait dans le « renouvelable » contrainte et forcée par le gouvernement français qui lui a inoculé le virus vert contre lequel il n’existe toujours pas de vaccin : EDF en mourra, je n’en dirai pas plus.

Illustrations : captures d’écran du film d’Alfred Hitchcock avec Henry Fonda et Vera Miles.

Note. Marcel Boiteux a repris un principe dit d’élasticité des prix des services monopolistique d’Etat, la règle de Ramsey-Boiteux dont l’énoncé est le suivant (Wikipedia) :

Cette règle postule qu’un monopole naturel fait des pertes s’il doit fixer son prix à son coût marginal car il y a un coût initial important qu’il doit absorber. Ce monopole naturel va donc essayer de parvenir à l’équilibre. Il doit donc utiliser une tarification qualifiée de second rang qui est supérieure au coût marginal et inversement proportionnelle à l’élasticité de la demande : l’idée est de récupérer les coûts fixes sur les services les moins élastiques, la tarification non linéaire qui pèse plus sur les usagers captifs. Cette règle s’applique tout particulièrement aux services publics tels que les télécommunications, les transports et éventuellement la production d’électricité. En vertu de cette règle le régulateur (en l’occurence un gouvernement) doit laisser une certaine marge de manoeuvre tarifaire à l’opérateur (ici EDF). Ce n’est malheureusement plus le cas aujourd’hui dans la mesure où le retour sur investissement des unités de production, compte tenu de leurs coûts élevés, ne permet plus d’optimiser les prix, situation aggravée par la fixation des prix autoritairement décidée par le gouvernement en ce qui concerne le kWh pour financer le développement des énergies dites renouvelables. Il est donc tout à fait probable que le prix du kWh facturé par EDF – je parle ici de la France – explose à brève échéance. Pour les curieux, voici le lien compréhensible pour un économiste (ce qui n’est pas le cas de votre serviteur) : https://en.wikipedia.org/wiki/Ramsey_problem

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