Le grand corbeau aussi « intelligent » que les chimpanzés

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Il y a quelques jours, rentrant du déjeuner, je m’aperçus que les jardinières de fleurs se trouvant devant la maison de mon fils avaient été dévastées en particulier celles contenant des tulipes en pleine floraison. Visiblement les bulbes des tulipes avaient été systématiquement déterrés et partiellement mangés par des corbeaux. La ville de Tokyo est peuplée de ces grands oiseaux noirs parfois bruyants qui ont pour avantage de réguler la population de pigeons en allant allègrement piller leurs couvées. Ces corbeaux semblent posséder la faculté de réfléchir et donc de prendre le temps d’analyser la situation à laquelle ils sont confrontés. En d’autres termes ils se contrôlent …

En anglais on dit self-control et cette notion se traduit en français par auto-contrôle. Ce comportement est l’apanage des êtres humains et il n’est partagé que par un nombre infime d’autres espèces animales : les grands singes, les perroquets et les corbeaux. L’auto-contrôle se définit comme la capacité de refuser une petite récompense immédiate en espérant une plus grande récompense future. Il faut donc décider entre des options de différentes valeurs en relation avec la situation spatiale et temporelle du moment tout en inhibant tout comportement spontané ou instinctif. Ce comportement d’auto-contrôle est essentiel pour le développement des capacité cognitives complexes telles que la prise de décision et la planification de tâches à effectuer. Sans un telle attitude, l’animal devient prisonnier du temps présent et seuls les grands singes, les corvidés et les perroquets sont, en dehors des êtres humains, capables d’un tel auto-contrôle.

Le self-control nécessite une régulation et une inhibition des mouvements et cette attitude a été considérée par certains auteurs comme devant faire appel à un développement cérébral complexe. Naturellement un tel développement se retrouve chez les grands singes mais qu’en est-il des oiseaux ? À l’évidence les cerveaux des corvidés et des perroquets sont, si on se réfère à leurs poids corporel, les plus développés chez les oiseaux et une étude récente parue dans le journal de la Royal Society ( DOI : 10.1098/rsos.160104 ) s’est focalisée sur les corbeaux qui ont le plus grand cerveau de tous les corvidés relativement à leur poids corporel et a permis d’éclairer les mécanismes d’auto-régulation du comportement qui semblaient n’être présents que chez les grands primates et les humains.

Deux tests ont été utilisés avec trois espèces de corbeaux, le corbeau commun (Corvus corax), la corneille de Nouvelle-Calédonie (Corvus moneduloides) et le choucas (Corvus monedula). Le premier test consiste à placer de la nourriture au milieu d’un tube opaque. L’oiseau apprend vite à s’accaparer de la nourriture. On remplace alors le tube opaque par un tube transparent. L’oiseau voit la récompense et pour l’atteindre il doit encore passer par l’une des extrémités du tube. Le corbeau, ayant mémorisé l’accession à la récompense avec le tube opaque, va directement la chercher en passant par l’une des extrémités du tube plutôt que de chercher à l’atteindre directement en s’assujettissant à sa perception visuelle. Il fait donc preuve d’une inhibition de son impression première de directe accessibilité. Ce test a été développé pour étudier le comportement des primates.

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Le deuxième test consiste à placer un appât dans une boite opaque A à plusieurs reprises. L’animal voit l’expérimentateur mettre l’appât dans cette boite et il ne va pas tenter d’aller le chercher dans la boite B identique située à côté de celle-ci. L’expérimentateur place alors la nourriture dans la boite B à la vue du sujet. Il a le choix entre la boite A et la boite B. S’il va directement vers la boite B il a donc fait preuve d’une inhibition de son comportement qui lui dictait d’aller comme précédemment vers la boite A où il avait été habitué à y trouver la nourriture. Ce test a été mis au point pour étudier un grand nombre de compétences chez les enfants : mémoire instantanée, raisonnement et contrôle de l’inhibition du comportement. Cependant il n’a pas été utilisé dans l’étude citée en référence car pour être complet comme lorsqu’il est utilisé avec des enfants il doit y avoir en présence trois boites, l’une d’entre elles ne contenant jamais de récompense et toute hésitation est considérée comme un échec du comportement d’inhibition.

Avec le test du tube, les oiseaux étudiés – 5 corbeaux, 10 corneilles de Nouvelle-Calédonie et 10 choucas – furent entrainés pendant une journée avec le tube opaque et soumis le lendemain au test avec le tube transparent. Tous les corbeaux réussirent le test, les choucas furent un peu moins bien performants et les corneilles de NC également moins performantes. Ces résultats sont directement comparables à ceux obtenus avec les grands primates : les chimpanzés sont les plus performants avant les orang-outangs et les gorilles.

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Parmi de nombreuses espèces d’oiseaux étudiés par d’autres auteurs et l’étude citée ici, le succès au test du tube opaque semble corrélé à la taille relative du cerveau par rapport au poids de l’oiseau. Le corbeau arrive en tête des performances. Il reste à déterminer la densité des neurones du cortex pour établir une corrélation parfaite avec ces tests d’inhibition des comportements instantanés et de déduction spatiale. Les corbeaux étonneront toujours par leur « intelligence » comme ceux de Tokyo qui ont compris qu’en plaçant des noix très dures sur la chaussée, les voitures pouvaient les casser ou encore qu’en utilisant un petit morceau de bois ils pouvaient faire sortir les larves d’insectes des trous qu’elles avaient foré dans l’écorce des arbres. Etonnant …

Source citée en référence dans le texte en accès libre. Illustration Wikipedia.

Note : raven = corbeau, jackdow = choucas, crow = corneille

Une réflexion au sujet de « Le grand corbeau aussi « intelligent » que les chimpanzés »

  1. J’ai un couple de corneilles qui échouent régulièrement au test du miroir, et attaquent leur reflet sur le tube inox de ma cheminée. Les pies en couple me semble plus intelligentes, moins opportunistes : choix du territoire, nid, alimentation, défense…

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