Quel avenir pour le nucléaire face aux fluctuations du marché du kWh ?

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Il y a 69 réacteurs nucléaires en construction de par le monde, un seul d’entre eux est un projet privé, c’est-à-dire sans aucun lien avec un organisme gouvernemental de droit public. Aux USA deux centrales nucléaires privées ont cessé leur activité il y a quelques mois. On se demande alors pourquoi des opérateurs privés sont progressivement exclus de la filière nucléaire. Seraient-ce les primes d’assurance d’un montant dissuasif depuis l’accident de Fukushima-Daiichi qui décourageraient la poursuite de l’exploitation d’une centrale nucléaire de droit privé ? On peut raisonnablement le penser. Mais il y a une autre raison évoquée dans ce processus et il réside dans l’instabilité des prix de gros du kWh. Par essence la production d’électricité nucléaire est constante en dehors des arrêts planifiés pour rechargement en combustible ou pour maintenance. En dehors de la France qui module la puissance de certains de ses réacteurs et maitrise cette technique très sophistiquée de pilotage depuis de nombreuses années, tous fonctionnent à pleine puissance entre les arrêts évoqués ci-dessus. L’énergie nucléaire semblerait donc incompatible pour cette raison avec la libéralisation du marché de l’électricité. Dans le cas de la France le parc électronucléaire a été mis en place pour minimiser les pertes financières sur le long terme mais c’est l’Etat français qui prend en charge les risques d’incidents. Même si une centrale au charbon disperse plus de radioactivité dans l’atmosphère et dans les scories que n’importe quelle centrale électrique nucléaire de puissance équivalente, un accident avec dispersion extérieure de radioactivité ne peut être couvert par une compagnie d’assurance quelle que soit la stature financière de cette dernière.

Revenons au marché de l’électricité qui a été libéralisé et a malmené les monopoles d’Etat que ce soit en Grande-Bretagne ou en France. Le prix de gros du kWh est fixé en partie par le marché spot dont le but final est de minimiser les coûts marginaux sur le court terme. Il y a donc une grande différence entre les structures des marchés traditionnels appuyés sur des contrats à terme et des marchés libéralisés. Les équipements traditionnels tels que le parc électronucléaire français devraient en théorie du moins bénéficier du marché spot pour améliorer leur revenu opérationnel en considérant la différence entre les cours spot et le prix de revient du kWh sorti de centrale. Cependant et par définition le prix du marché spot est fluctuant et ne permet plus alors une anticipation de la gestion des coûts. La situation ne fait qu’empirer dramatiquement depuis le développement des énergies alternatives dites renouvelables. Il devient de plus en plus fréquent que le prix spot du kWh devienne négatif en raison d’une forte production alternative ne correspondant aucunement à la demande. Le Danemark qui ne possède pas de centrale nucléaire en fait cruellement l’expérience avec ses parcs d’éoliennes et ce sont en définitive les consommateurs finaux, industrie, secteur tertiaire et particuliers, qui paient la différence entre des kWh vendus à perte lors des épisodes de production alternative, et l’achat sur le marché spot de kWh à un prix très élevé quand ces mêmes sources d’énergie alternative sont inopérantes. L’Allemagne se trouve aujourd’hui confrontée à la même situation surréaliste avec un parc nucléaire qui devrait disparaître à court terme de sa structure de production d’énergie électrique sous la pression des partis « verts ». Cette situation a eu pour effet de remettre profondément en question les décisions d’investissements dans de nouvelles installations électronucléaires d’autant plus que ces investissements, prenant en considération les normes de sécurité de plus en plus draconiennes depuis l’accident japonais, ne peuvent en aucun cas être supportés par des compagnies privées. Par exemple British Energy, confronté à l’instabilité des prix du kWh, a été vendu à EDF qui a peiné à son tour à réunir un tour de table financier afin d’assurer l’investissement nécessaire pour la construction du réacteur nucléaire Hinkley Point C.

La nouvelle structure libéralisée du marché de l’électricité a donc poussé les compagnies à privilégier les centrales électriques brûlant du gaz naturel moins coûteuses à construire et présentant l’avantage de la souplesse de production. L’incertitude du marché spot du kWh se trouve désormais lié de facto à celui du gaz naturel et de nombreux opérateurs sont en situation de faillite depuis la chute du prix du baril de pétrole auquel est adossé le prix du gaz naturel et donc le prix spot du kWh. Le nucléaire existant n’est plus alors qu’un fournisseur permettant de stabiliser les réseaux. Il n’en reste pas moins que l’énergie nucléaire, totalement décarbonée, faut-il le rappeler ici, permettra encore longtemps de fournir une énergie très bon marché et contribuera à également réguler à terme le marché du kWh dans le cadre d’un marché libéralisé. Seuls les gouvernements pourront dès lors prendre en charge les nouveaux investissements tant dans des pays comme la Chine ou l’Inde ou encore dans d’autres pays confrontés à terme au renouvellement des parcs électronucléaires existants.

Sans une réforme profonde de la structure même du marché de l’électricité, en particulier en Europe, comme par exemple l’achat du kWh d’origine nucléaire à des prix faisant l’objet de contrats à long terme auprès des opérateurs qu’ils soient publics ou semi-publics, ce qui est fort heureusement déjà le cas dans de nombreux pays, l’avenir de l’investissement dans cette filière dont le développement des réacteurs de nouvelles générations, surrégénération, thorium et haute température, ne pourra être envisagé que dans ces conditions. Reste à déterminer dans quelle mesure l’avènement des énergies alternatives dites renouvelables ne nuira pas à la mise au point du nouveau paysage énergétique en particulier en Europe. Il est néanmoins certain que l’arrêt du développement de la filière nucléaire de nouvelle génération sera grandement pénalisant pour les générations futures. Mais les partis écologistes s’en soucient-ils ?

Source : Inspiré d’une réflexion parue dans le bulletin de la World Nuclear Association, illustration Usine de Bohunice en Slovaquie

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