On a parfois besoin d’un plus petit que soi, par exemple de Necator. Il fallait y penser !

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Depuis que j’ai écrit un papier sur les acariens puis un autre sur la douve du foie, je fais parfois d’horribles cauchemars la nuit en pensant à des petites bêtes, de minuscules acariens qui courent joyeusement de partout sur mon corps. Quand on a vraiment pris conscience qu’on est habité par des dizaines de milliers de ces bestioles et qu’on ne peut pratiquement rien faire pour s’en débarrasser, il y a tout de même des médecins courageux pour ne pas en être obsédés et se servir de parasites pour au contraire soigner certaines maladies. On nettoie bien certaines plaies avec des asticots et autrefois la mode répandue était de se faire poser des sangsues dans le dos, bref, un parasitage volontaire si on peut dire les choses ainsi.

Si vous n’avez jamais entendu parler de l’ankylostomose, vous êtes pardonné, surtout si vous n’avez jamais vécu dans un pays chaud et humide. C’est une parasitose due à un ver, un nématode d’à peu près un centimètre de long quand il est adulte, armé de crochets pour s’ancrer sur l’épithélium intestinal et y rester confortablement plusieurs années. S’il n’y a pas de surpopulation de ce parasite on vit très bien. Une équipe de biologistes de l’Université James Cook à Cairns dans le nord du Queensland spécialiste des maladies tropicales s’est intéressée à ce ver, Necator americanus, non pas pour ce que l’on pense car son éradication à l’aide de médicaments est bien connue mais pour ses éventuels effets bénéfiques alors que paradoxalement près de 750 millions de personnes sont parasitées par ce ver dans le monde, surtout dans les régions subtropicales comme par exemple en Floride ou au nord du Queensland. Si ce ver ne pose pas trop de problèmes dans les pays développés, il peut vraiment affecter la santé des populations qui n’ont pas accès au confort sanitaire occidental. Ce parasite est transmis par les chiens et les chats, merci au passage à ces gentils animaux de compagnie, et va donc s’établir dans l’intestin mais pas directement. Les larves issues des œufs pondus dans l’intestin et qui se retrouvent dans les défécations de ces animaux de compagnie recommencent leur cycle d’infestation particulièrement flippant, du genre film d’horreur. Elles s’accrochent à la peau et y pénètrent, creusent un tunnel jusqu’à trouver un capillaire sanguin, remontent vers le cœur en se laissant porter par le sang, arrivent dans les alvéoles pulmonaires et s’y accrochent à nouveau mais ce n’est pas encore le bon endroit pour vivre. Elles creusent un nouveau chemin pour venir, disons, à l’air libre du côté aérien des alvéoles pulmonaires, dans les bronches puis elles remontent jusqu’au larynx et quand elles sont avalées elles se retrouvent dans l’estomac pour finalement arriver à l’intestin grêle, deviennent des vers adultes et y finissent leur vie de quelques années en ayant pour unique fonction de pondre des milliers d’oeufs chaque jour afin que le cycle se perpétue.

Les Australiens avaient une petite arrière pensée dans leur démarche parce qu’on a observé que l’organisme était incapable de manifester une quelconque réponse immunitaire contre ce parasite. Il devait donc exister un mécanisme initié par le ver pour qu’il prospère en toute impunité, ce qui n’est pas le cas avec la douve du foie qui finit par déclencher un cancer en perturbant la réponse cellulaire de l’épithélium de l’arbre biliaire. Dans le cas du Necator, rien de tout cela. Comme les scientifiques ont parfois des idées bizarres sinon inattendues, l’équipe de l’Université James Cook s’est donc demandée si par hasard ces vers ne seraient pas bénéfiques pour les personnes souffrant de la maladie coeliaque dont la cause reconnue (mais récemment controversée) est la présence de gluten dans l’alimentation et qui est classée parmi les maladies auto-immunes. Quand on émet ce genre d’hypothèse il suffit de trouver une astuce pour la vérifier et dans le cas de la maladie coeliaque, rien de plus facile puisqu’en Australie environ une personne sur 70 souffre de cette maladie et bien d’autres gens souffrent aussi d’ankylostomose en particulier dans la partie nord du pays. Un immunologiste de l’Université de Cairns, Paul Giacomine, a donc établi une collaboration avec le service de gastroentérologie de l’hôpital Prince Charles de Brisbane pour effectuer un test sur douze volontaires souffrant de la maladie coeliaque. Toutes ces personnes ont été infectées avec 20 larves de Necator, pas par la peau mais par ingestion, ça fait plus propre, et l’expérimentation a duré un an. Durant les trois premiers mois les volontaires ont ingéré chaque jour de 10 à 50 milligrammes de gluten inclus dans leur alimentation sous forme de nouilles ou de spaghetti, ça représente en gros dix centimètres d’un spaghetti. La deuxième phase durant également trois mois a porté le régime avec gluten à 1 gramme quotidien puis enfin à 3 grammes par jour et à la fin du test l’alimentation de chacun des volontaires comportait une bonne grosse assiette quotidienne de spaghettis. Personnellement je n’ai rien contre les spaghetti, ce qui importe c’est la façon de les accommoder pour que ce truc soit mangeable.

Des prélèvements sanguins réguliers ont permis de suivre l’évolution des marqueurs de l’inflammation ainsi que le nombre de lymphocytes T. Deux volontaires se sont désisté au cours du premier trimestre et deux autres au cours du second trimestre de tests pour des raisons indépendantes de leur maladie coeliaque. Les huit volontaires restants, ont tous ressenti une complète disparition de leur maladie, amélioration confirmée par la baisse de divers paramètres biochimiques dont la transaminase tissulaire et l’interféron gamma avec une augmentation en parallèle des lymphocytes T régulateurs/répresseurs exprimant l’immunoglobuline de surface CD4. La présence des nématodes induit donc par la présence de l’une ou l’autre de ses protéines une modification de la fonction des lymphocytes qui deviennent alors anti-inflammatoires. Comme pour apporter une preuve supplémentaire de la réussite de cette expérimentation pour le moins inattendue, les 8 sujets soumis au test ont tous refusé de subir un traitement pour être débarrassés de « leurs » parasites de peur de devoir souffrir à nouveau de la maladie coeliaque ! L’équipe du Professeur Alex Loukas de la James Cook University, leader de cette étude inattendue, est maintenant à la recherche de ce signal protéique sécrété par les nématodes qui réoriente la fonction des lymphocytes T car ce pourrait être la base d’un nouveau traitement non seulement pour la maladie coeliaque mais également pour l’asthme, l’eczéma atopique et bien d’autres manifestations inflammatoires comme par exemple la maladie de Crohn. Parallèlement la même équipe de biologistes est impliquée dans la mise au point d’un vaccin pour éradiquer l’ankylostomose qui constitue un réel problème de santé publique dans de nombreux pays tropicaux même s’il existe des médicaments efficaces pour s’en débarrasser. La réinfection est en effet courante quand l’hygiène de vie laisse à désirer comme c’est le cas dans beaucoup de pays sub-tropicaux, j’en parle par expérience.

Comme quoi on peut avoir parfois besoin d’un plus petit que soi …

Source : James Cook University News and Media, illustration Wikipedia

Autres liens sur ce blog au sujet des parasites : https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/09/14/la-douve-du-foie-fait-toujours-autant-de-ravages/

https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/08/31/et-si-on-parlait-des-demodex-une-nouvelle-marque-de-pret-a-porter-non-un-parasite-commun-pourtant-inconnu/

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