Une arme chimique du citronnier se retourne contre lui

 

Les hommes ont inventé les armes chimiques pour s’entretuer au cours de la Grande Guerre dont on va célébrer cette année le centenaire de sa déclaration, comme si on devait célébrer le début de ce genre d’évènement funeste. Il faudrait aussi célébrer l’usage de l’ypérite alias gaz moutarde, du cyanure et du chlore qui furent largement utilisés dès la fin de l’année 1915 dans les tranchées autant par les Allemands que par les alliés pour en découdre, mais bon, chacun son truc et ce n’est en tous les cas pas le mien. Pour en revenir aux gaz de combat la nature a beaucoup mieux fait les choses que les humains et dans le même but, tuer ! Mais ça ne marche pas dans tous les cas, l’arme chimique supposée repousser les ennemis peut se retourner contre celui qui l’a utilisé, comme à la guerre d’ailleurs avec les hasards du vent.

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C’est le cas des ravageurs du citronnier et des autres agrumes en général. Le citronnier est en premier lieu depuis quelques années malmené par une bactérie appelée du nom surprenant de Candidatus Liberibacter asiaticus encore faut-il que cette bactérie trouve une embarcation, volante si possible, pour aller d’un arbre à un autre car jusqu’à preuve du contraire les bactéries n’ont pas d’ailes. Or en Floride et ailleurs, les ravages occasionnés par cette bactérie étaient inexplicables jusqu’à ce que des zoologistes de l’Université à Lake Alfred, en Floride donc, se penchent sur le problème pour tenter de trouver une solution aux hécatombes occasionnées par cette bactérie dans les plantations de citronniers. Puisque la bactérie ne peut pas se déplacer toute seule, elle doit donc trouver un transporteur aérien, c’est plus rapide qu’un transporteur terrestre tant qu’à faire. Elle a mis au point un stratagème incroyable consistant à dévier le métabolisme des feuilles de citronnier en les obligeant à synthétiser du salicylate de méthyle, un composé chimique volatil comme la majorité des esters qui est pourtant supposé éloigner les prédateurs du genre insectes. Pour les curieux le salicylate de méthyle rappelle l’odeur de l’écorce de bouleau quand on la froisse dans le creux de la main. Lorsque le citronnier est attaqué par la bactérie il émet donc ce signal dissuasif comme les Allemands en 1916 balançaient du gaz moutarde sur leurs ennemis en voulant dire après tout « ne venez pas nous attaquer, ce n’est pas une bonne idée ». Pas de chance pour le citronnier, le salicylate de méthyle a aussi le malencontreux pouvoir d’attirer puissamment un autre prédateur, cette fois un genre de puceron volant, le Diaphorina citri (voir la photo ci-dessus, Wikipedia) qui est vraiment un ravageur terriblement dévastateur du citronnier non pas tellement parce qu’il suce la sève du citronnier mais surtout parce qu’il va répandre la bactérie partout après avoir achevé les basses œuvres de cette dernière. La bactérie perturbe le métabolisme du citronnier à tel point que le symptôme porte l’élégant nom de huánglóngbìng, accents compris, qui veut dire « maladie du dragon jaune » en chinois ou en d’autres termes que les feuilles sont sérieusement attaquées, se recroquevillent et finissent par mourir et les fruits, s’il en reste, ne murissent pas complètement et restent en partie verts, ce qui est commercialement catastrophique. En fait le puceron n’a rien à voir avec la maladie bactérienne, il est simplement attiré par les effluves de salicylate de méthyle, il se contamine avec les bactéries en suçant la sève du citronnier dont il se nourrit exclusivement et comme la feuille sur laquelle il s’est posé est déjà en mauvais état en raison du ravage bactérien, il va voir ailleurs et contamine ainsi une plantation entière en quelques jours.

Jusque là rien de bien nouveau, la contamination des plantes par des insectes volants est bien connue et c’est la raison pour laquelle on est très strict en France avec par exemple la flavescence dorée en ce qui concerne les vignes, mais il y a bien d’autres exemples de ce type. Ce que les zoologistes de l’Université de Floride ont découvert, c’est la présence d’un troisième acteur dans cette collaboration infernale puceron-bactérie qui est aussi attiré par le salicylate de méthyle mais pas pour les mêmes raisons. Il s’agit cette fois d’une petite guêpe, Tamarixia radiata,

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qui utilise le puceron pour y pondre ses œufs. Cette guêpe ne vient pas sur les feuilles de citronnier pour en sucer la sève mais si elle est utile pour réduire la population de pucerons jusqu’à 50 % sans jamais en venir à bout complètement elle sert également malgré elle de vecteur pour la bactérie qui lorsqu’elle va chercher d’autres pucerons sur d’autres arbres contaminera ceux-ci avec cette dernière. Malgré tout, l’intervention de la guêpe est globalement bénéfique car elle réduit la population de pucerons tout en contribuant malheureusement à l’extension de la maladie bactérienne. On peut dire que le citronnier qui croyait avoir trouvé une arme chimique pour se défendre est tombé dans le panneau et l’arme s’est retournée contre lui pour la plus grande satisfaction de la petite guêpe qui a su exploiter cette faille.

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Résumons donc, la bactérie force le citronnier à émettre un signal chimique volatile supposé repousser les ravageurs sauf un puceron qui servira de vecteur pour la bactérie. Le même signal chimique prévient une guêpe de la présence du puceron pour qu’elle vienne le parasiter et finalement le tuer comme le résume l’illustration ci-dessus. Encore fallait-il prouver que les choses se passent bien ainsi car en général les insectes qui parasitent d’autres insectes sont plutôt attirés par l’odeur de leur proie et non pas par des émanations défensives de la plante. Si la guêpe est effectivement attirée par le puceron, elle l’est aussi et beaucoup plus par le salicylate de méthyle. Pour le prouver il a suffi de badigeonner des feuilles de citronnier sain avec une solution de salicylate de méthyle pour voir arriver des guêpes à la recherche de pucerons qu’elles n’ont pas trouvé. La même simple expérience a démontré également l’attirance du puceron pour le même salicylate de méthyle alors que du limonène par exemple n’avait aucun effet. En définitive, la bactérie favorise la rencontre de la guêpe et du puceron au détriment du citronnier qui a été complètement leurré dans cette histoire et finit par en mourir.

 

Source et illustrations open access : DOI: 10.3389/fevo.2014.00008

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