La généologie ? Non la biogéographie !

 

Il y a quelques années je me suis intéressé à la généalogie de mon patronyme et j’ai pu sans trop grande difficulté remonter aux alentours de 1610 sans avoir pu réussir à remonter quelques dizaines d’années auparavant pour établir le lien avec un autre ancêtre qui avait été anobli par le duc Emmanuel-Philibert de Savoie vers les années 1570. Je n’ai jamais été un passionné de généalogie comme ceux que je rencontrais dans les mêmes arrières boutiques des mairies de campagne épluchant les registres paroissiaux quelque peu défraichis par les siècles. Au cours de ces travaux d’investigation j’eus tout de même la chance de faire la connaissance d’un cousin partageant mon patronyme. Notre cousinage remontait à 9 générations en arrière ! Le patrimoine génétique de mes ancêtres patronymiques s’enrichissait parfois avec l’arrivée d’un colporteur à l’occasion des foires coïncidant avec les moissons qui se faisait un plaisir d’engrosser une ou deux villageoises après une soirée copieusement arrosée de vin blanc un peu aigrelet, les gigues et les branles comme on en dansait encore au début du XIXe siècle ayant eu le mérite de rapprocher les cœurs et les corps. Mais dans un lieu de passage comme le Bugey, les Marches occidentales du duché de Savoie, bien malin celui qui pourrait précisément affirmer aujourd’hui qu’il est originaire de Turin, de Nice ou depuis toujours, peut-être depuis l’Empire Romain, d’un de ces villages insignifiants et endormis dans un campagne elle aussi assoupie.

Voilà la généalogie en quelques mots mais qu’en est-il de la généologie ? Attention à ne pas confondre cette nouvelle marotte avec la géologie, ça n’a rien à voir. Avec l’avènement du séquençage de l’ADN tous les espoirs étaient permis mais ils ont été plutôt déçus car il n’y a qu’un moyen strictement génétique de remonter les générations, l’ADN mitochondrial transmis par la mère et quand on effectue une recherche patronymique ça ne marche pas, il faut étudier en détail l’ADN du chromosome Y. La généologie est donc d’un succès très limité si l’on ne se réfère qu’à l’ADN mitochondrial. Cependant l’étude des phénotypes, les traits visibles issus de la variabilité génétique, ont été largement utilisés par les anthropologues pour établir des rapprochements entre des populations parfois éloignées les unes des autres. Cette approche biogéographique basée sur un (ou plusieurs) composant principal a fait ses preuves en Europe et a pu être clairement rapprochée de la modélisation de fréquence des allèles. Pour ne pas décourager mes lecteurs un allèle est l’une des formes du même gène puisque nous disposons de deux séries complètes de nos gènes provenant pour moitié de la mère et pour l’autre moitié du père et qui se sont harmonieusement recombinés pour former l’être unique que nous sommes. Allèle en grec veut dire l’autre ou le réciproque et l’analyse de la répartition dans l’espace géographique, en particulier en Europe, a validé la fréquence des allèles qui se traduit par des traits extériorisés comme la couleur des cheveux ou des pupilles des yeux, pour ne citer que les exemples les mieux connus. Le procédé d’identification géographique des allèles prend en compte quelque cent mille marqueurs ancestraux informatifs dérivés de plus de 450 populations humaines distinctes, y compris l’homme de Neandertal, l’homme de Saqqaq et les Denisovan, ayant servi comme base d’identification de tous les variants procédant de mutations sur une seule base de l’ADN (SNP) autant sur le chromosome Y issu du père que sur l’ADN mitochondrial issu de la mère. Dans le détail ce sont quelques 12000 SNPs sur le chromosome Y, 3300 sur l’ADN mitochondrial et 130000 autres mutations sur le chromosome X qui sont utilisées pour affiner l’origine biogéographique des individus.

Avec cet outil d’analyse en main, il faut alors pouvoir sans ambiguité affirmer que tel individu est éloigné de tant de kilomètres du lieu géographique de l’origine de ses ancêtres. Pour ce faire, le modèle de calcul appellé ADMIXTURE a été calibré en prenant comme référence 98 populations différentes réparties dans le monde avec 15 lots de SNPs (chromosomes X et Y et ADN mitochondrial) soit 615 individus différents au total afin de corréler via les SNPs d’une personne quelconque la probabilité de localisation de son origine à quelques kilomètres près. Les curieux peuvent aller voir ce lien assez technique : http://www.genetics.ucla.edu/software/admixture et la formule mathématique pour la géolocalisation est celle utilisée par des générations de navigateurs pour faire le point, la formule Haversine où R est le rayon de la Terre, lat et lon pour latitude et longitude et delta lat = lat2 – lat1 delta lon = lon2 – lon 1.

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Ce qui est le plus intéressant réside dans la vérification directe, sur site, de ce modèle. Le choix a été fait sur des villages du sud de la Sardaigne. Pourquoi la Sardaigne, tout simplement parce que cette île occupée il y a seulement 14000 ans a eu une histoire assez complexe en terme de démographie. La population a toujours été peu importante en raison des maladies et des guerres mais également en raison du manque chronique de femmes. Dans les montagnes de la partie centrale de l’île il y eut un phénomène d’endogamie favorisée par des déplacements terrestres difficiles donnant par conséquent une population hétérogène dans des espaces restreints représentant parfois un seul village. L’application du modèle décrit ici a permis de localiser les villages d’origine pour plus du quart de la population, la moitié dans un rayon de 15 kilomètres et 90 % dans un rayon de 100 km de leur domicile actuel. Comme la société sarde a été et est encore organisée sur la base matriarcale, la localisation des femmes a pu être beaucoup plus précise que celle des hommes avec 30 % d’entre elles très précisément localisées quant au village d’origine alors que seulement 10 % des hommes ont pu l’être sans ambiguité. Dans l’illustration ci-après, les cercles en traits épais représentent la localisation des femmes et les cercles en traits fins celle des hommes. La localisation la plus précise se retrouve dans les villages de l’est de la Sardaigne au sud d’Ogliastra, dans une région partageant des reliefs montagneux, une forte endogamie et un isolement culturel relatif alors que les populations de la région ouest sont plus mélangées. L’endogamie est directement liée à l’altitude : 64 % en plaine, 83 % en altitude. Les résultats de l’application du modèle mis au point ont ainsi résolu ce qui paraissait une énigme, la structure matrilocale et matrimoniale toujours persistante dans la population traditionnelle de la Sardaigne. Le modèle ainsi validé, si on l’applique à la population des Bermudes, c’est une toute autre situation car l’intense mélange passé des populations a brouillé les cartes et elles ne peuvent plus être remises en ordre. Si les résultats ont été dans l’ensemble satisfaisants pour l’Europe, dans le cas des Mélanésiens dont j’ai parlé il y a quelques jours, le modèle a assimilé cette population aux Indiens (d’Inde) alors que la validité du modèle est supposée ne pas dépasser 5000 kilomètres. Et pourtant si les auteurs de ce travail paru dans Nature Communications (voir le lien) ont réfuté ce résultat, il n’en reste pas moins qu’il y a une petite part de vrai dans ce résultat inattendu, mais remonter à 100000 ans en arrière n’est pas non plus prévu par le modèle, tout au plus 1000 ans.

Capture d’écran 2014-05-03 à 13.16.40

https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/04/24/les-populations-ou-groupes-ethniques-reliques/

http://www.nature.com/ncomms/2014/140429/ncomms4513/full/ncomms4513.html

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