L’amnésie de l’enfance

memory_giraffe_iStock_000001332912Large

J’ai écrit il y a quelques années de courtes mémoires à usage personnel justement sur la mémoire en tentant de remonter aussi loin que possible dans les recoins les plus inaccessibles des méandres de mes neurones afin d’atteindre le souvenir le plus reculé que je pouvais retrouver. Au cours de cette démarche très introspective et parfois nombriliste je n’ai jamais réussi à remonter avant l’âge de trois ans et neuf mois. J’ai pu précisément dater le premier souvenir que mon cerveau avait emmagasiné car il s’agissait de la cérémonie de baptême de ma sœur cadette. Au cours de cette remontée dans le temps, ce qui était resté le plus présent et le plus palpable si l’on peut dire était toujours associé à des situations de stress, de peur ou d’émotion. L’impression des souvenirs dans le cerveau est en effet d’autant plus indélébile qu’elle est associée à ce type de situation. Par exemple je pourrais encore aujourd’hui retrouver l’endroit précis où mon père tua une vipère avec sa petite canne munie d’une pointe métallique en un lieu que ma mémoire retint comme « le chemin de la vipère » et j’irai plus loin en pouvant décrire avec précision qu’il y avait du soleil, un léger vent du nord, ce devait être en juin ou juillet, le chemin en question bordé de buissons de pruneliers et un petit chêne derrière ces buissons. Remémorer avec autant d’exactitude un tel événement n’était possible que parce que tout mon organisme était en alerte probablement comme la cérémonie qui avait suivi le baptême de ma sœur, je devais probablement avoir une peur effroyable devant toutes les têtes inconnues qui avaient participé à cette réunion familiale.

Mais avant l’âge de trois à quatre ans, rien, le trou noir, le néant, c’est ce que les spécialistes de la mémoire appellent « l’amnésie de l’enfance ». On est devenu progressivement incapable de retrouver nos souvenirs de tendre enfance et cette situation a fait l’objet de nombreuses investigations qui toutes constatent que vers l’âge de 8 à 9 ans un processus d’amnésie se met en place et efface pratiquement tous les souvenirs dont le cerveau s’était si l’on peut dire encombré alors qu’il n’avait pas terminé sa maturation architecturale. Certes, les récits de la mère, la présence de photographies, de films ou d’autres traces variées peuvent raviver les souvenirs enfouis que l’enfant croyait oubliés à jamais mais cette analyse restait trop subjective. C’est la raison pour laquelle une équipe de l’Emory University à Atlanta s’est penchée soigneusement sur l’amnésie de l’enfance étudiée entre autres par Zygmund Freud dès 1905 qui ne se pencha pas sur l’enfance mais étudiait plutôt les adultes. Freud, tout obsédé sexuel refoulé qu’il était en réalité sans jamais l’avoir reconnu publiquement, considérait que l’amnésie de l’enfance était le reflet d’une négation de la sexualité naissante, un peu la théorie du genre qui est développée par Peillon, j’ai enfin retrouvé le nom de l’actuel ministre de l’Education Nationale, mais je m’égare.

Depuis les années 90 de nombreux spécialistes ont revisité l’amnésie de l’enfance en adoptant des démarches scientifiques dont les protocoles ont été établis très scrupuleusement afin d’éviter tous les biais pouvant conduire à des interprétations erronées.

En étudiant 83 enfants dont 44 filles dès l’âge de trois ans et en les suivant jusqu’à l’âge de 9 ans et en se concentrant sur divers évènements marquants de leur enfance avec l’assistance des parents qui fournissaient les dates exactes des évènements que pouvaient relater ces enfants, l’équipe de psychologues de l’Université Emory a pu déterminer assez précisément à quel événement un enfant peut facilement remonter et également à partir de quel âge le processus de l’amnésie s’installe.

Chaque année, l’équipe conduisant cette recherche retrouvait les enfants et souvent avec l’aide de leur mère tentait de laisser ces enfants s’exprimer spontanément sur leurs souvenirs. Ces premiers souvenirs ont pu ainsi être retrouvé entre 63 et 72 % des cas jusqu’à l’âge de 7 ans mais à huit et neuf ans, cette faculté de se remémorer les souvenirs chute dramatiquement à une exception près, les souvenirs les plus marquants semblent résister à l’amnésie et sont renforcés par des détails précis qui persistent plus tard. Selon Patricia Bauer, l’un des auteurs de l’étude, le mécanisme de la mémoire semble être comme un filet dont les mailles très lâches dans l’enfance se resserrent progressivement au fur et à mesure que le cerveau atteint un degré de complexité plus élevé au cours de sa maturation qui s’accélère justement vers l’âge de sept à huit ans et se termine ensuite vers l’âge de 18 ans. Beaucoup de souvenirs passent au travers de ce « filet » avant cet âge de huit ans. Les mécanismes de maturation finale du cerveau, en gros entre 8 et 18 ans, restent encore mystérieux. A n’en pas douter les techniques d’investigation comme l’IRM fonctionnelle soulèveront peut-être le voile un jour car ce type d’étude permettrait d’expliquer de nombreux dysfonctionnements du comportement.

Ma petite et humble recherche introspective n’était donc pas éloignée de la réalité …

Source : Emory University News et  

http://www.tandfonline.com/doi/pdf/10.1080/09658211.2013.854806

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s