Le lait et la sélection naturelle …

Le lait constitue le premier aliment du nouveau-né et apporte tous les nutriments nécessaires à la croissance y compris des vitamines, des acides gras et des sucres.

En Europe du nord, la consommation de produits lactés incluant du lait cru, pasteurisé ou stérilisé à haute température, fait que la population est porteuse du gène codant pour la lactase, l’enzyme qui coupe le lactose, le sucre du lait, en galactose et glucose. Par exemple, en Suède plus de 70 % de la population est capable de « digérer » le lactose sans aucun problème. Par contre, en Sicile ou en Espagne, la proportion est inversée puisqu’à peine 10 % de la population est capable de digérer le lait sans souffrir de ce qu’on appelle l’intolérance au lactose qui est une source d’ennuis digestifs désagréables comme des flatulences, pétulences, douleurs abdominales et autres diarrhées. Puisque le lait contient des quantités appréciables de vitamine D nécessaire à l’assimilation du calcium requis pour la croissance osseuse et que le lait contient des quantités également phénoménales de calcium, les biologistes en étaient arrivés à formuler l’hypothèse de l’assimilation du calcium à propos du lait. La persistance de la lactase, dont l’expression diminue après le sevrage dès la plus jeune enfance, était en faveur de cette hypothèse qui expliquait également la nécessité pour les habitants des pays nordiques, déficitaires une partie de l’année en soleil de boire du lait afin de pallier à cette carence (les UVB sont nécessaires pour la production par la peau de la vitamine D, voir un précédent billet de ce blog : https://jacqueshenry.wordpress.com/2014/01/15/charles-darwin-et-la-melanine/). Tous les arguments semblaient donc concourir pour confirmer cette hypothèse. Et le fait que les habitants du sud de l’Europe soient plus longtemps exposés au soleil et n’exprimant plus la lactase venait corroborer cette hypothèse qui peut être formulé ainsi : « du soleil, donc moins de lait » car les fermentations bactériennes utilisées pour produire des yaourts ou des fromages conduisent à des produits lactés quasiment exempts de lactose et il est bien connu qu’en Grèce ou d’autres pays du sud de l’Europe on boit du lait fermenté plus volontiers que du lait frais ou pasteurisé.

Or des travaux réalisés récemment à l’Université d’Uppsala en Suède viennent battre en brêche cette hypothèse. En réalité le gène de la lactase cessait d’être opérationel après le sevrage chez nos lointains ancêtres de l’Age de Pierre et sa persistance est apparue il y a seulement une dizaine de milliers d’années. A l’échelle de l’évolution, il s’agit d’une évolution génétique très rapide. On peut comprendre que dans des communautés pastorales, la persistance de la lactase puisse aisément se concevoir, mais pourquoi cette persistance constituait-elle un avantage pour nos ancêtres ? En Europe du Nord, on peut le comprendre, mais en Espagne par exemple, qu’en était-il il y a 5 à 10000 ans ?

Les biologistes de l’Université d’Uppsala ont trouvé un début d’explication en procédant à l’analyse de l’ADN de huit fermiers ibériques du néolithique datant d’une dizaine de milliers d’années selon la datation au carbone 14. Et ils ont eu la surprise de constater que le gène LCT codant pour la lactase était bien présent dans son intégrité puisqu’ils n’ont pas pu trouver la mutation C–>T située très précisément 13910 bases avant le codon initiateur de la lactase. L’évolution de l’expression de la lactase dans le monde est en effet l’une des mieux documentées et a permis d’établir une sorte de carte génétique des populations. Par exemple, en Afrique et certains pays d’Asie-Pacifique, moins de 10 % de la population exprime la lactase et on retrouve systématiquement cette mutation sur la même base.

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Le docteur Sverrisdottir, principal auteur de cette étude, n’arrive pas à expliquer clairement pourquoi la sélection naturelle a conduit à cette disparition aussi rapide de l’expression de la lactase dans des régions où le manque de vitamine D dans les aliments est compensé par l’ensoleillement. L’explication logique qui peut abonder dans le sens de l’hypothèse de l’assimilation du calcium serait en réalité les périodes de famine qui devaient sévir périodiquement après de mauvaises récoltes dans des contrées à dominance vivrière pastorale comme par exemple en Suède et en Irlande où on trouve la plus forte proportion de persistence en lactase. Dans des conditions de famine, l’intolérance au lactose devait représenter un puissant facteur de sélection. Après avoir épuisé les réserves de produits lactés fermentés et donc pauvres en lactose, il ne devait rester que des denrées riches en ce sucre, y compris le lait frais, et seuls survivaient ceux qui exprimaient la lactase. Au contraire dans les pays du sud de l’Europe la persistance de la lactase n’étant plus nécessaire après le sevrage, l’évolution a revêtu dans ces régions une rapidité surprenante qui pourrait vouloir dire qu’en réalité l’homme évolue beaucoup plus rapidement qu’on ne l’envisageait il y a encore quelques années, avant que ces puissantes technologies d’investigation génétique soient devenues opérationnelles. 

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