Vivax et Duffy, l’entente pas très cordiale …

Je me souviens de ce que me racontait un vieux médecin australien qui avait sévi durant toute sa carrière dans des pays peu hospitaliers comme la Papouasie-Nouvelle-Guinée ou encore les Iles Salomon, des contrées infestées de moustiques, de serpents, de scolopendres et de toutes sortes d’insectes dénués de tout respect pour les primates quels qu’ils soient dont nous faisons partie. Pour ce vieil ami, parce qu’il était devenu un ami, j’étais pour lui en quelque sorte une exception à Port-Vila puisque je comprenais ce qu’il me racontait, j’étais aussi une exception après lui avoir décrit tout ce que mon organisme avait enduré. D’abord les séances d’extraction d’épines dans les pieds quand j’étais enfant. Nous marchions pieds nus et le soir, après une douche sommaire plus froide que tiède, notre mère inspectait nos pieds, ceux de mes sœurs et les miens, et extirpait avec une fine pince les épines de la veille, celles du jour n’ayant pas encore assez mûri, en d’autres termes leur extraction était facilitée par une petite infection.

C’est ainsi que dès ma plus tendre enfance mon organisme fut accoutumé à résister au moindre petit bobo. Puis vint l’adolescence, après les maladies variées qu’on contracte dans l’enfance, et la pension dans une institution au dessus de tout soupçon, sauf que les curés avaient par charité admis un élève dans ma classe dont les parents étaient notoirement tuberculeux, et peut-être alcooliques mais l’histoire ne le dit pas. Comme six autres de mes camarades, nous nous retrouvèrent dans un sanatorium, les poumons ravagés par le vilain bacille, subissant toutes sortes de traitements dont des administrations massives de streptomycine qui était supposée, à l’époque, rendre sourd, sans parler des fortes doses de rayons X auxquelles nous étions soumis au moins une fois par semaine afin de surveiller la progression ou la stabilisation de notre mal. Depuis cette époque j’en ai toujours voulu aux curés qui, en dehors de leur supposée charité, étaient aussi penchés sur la rondeur fessière des jeunes pensionnaires, tout pédophiles qu’ils étaient, bandant sous leur soutane chaque fois qu’on se hasardait pour leur demander une précision sur le devoir de mathématique qu’on devait rendre le lendemain. Puis vint la vie adulte et ses vicissitudes variées. Je ne sais pas comment j’ai attrapé deux hépatites, A et B, je ne sais pas non plus comment je me suis retrouvé positif pour l’hépatite C. Quand je décrivais mon pedigree à ce vieil australien il semblait de plus en plus intéressé. J’avais aussi souffert d’une grave crise de dengue à la suite d’un séjour aux Iles Marquises et après avoir été complètement abattu par une dysenterie due à une amibe plutôt bénigne au Vanuatu, le coup de grâce fut la malaria.

J’ai relaté dans un billet il y a quelques semaines que mon « ami vivax » me tenait toujours compagnie …

Ce vieux médecin ne put que constater que j’avais échappé à tellement d’infections et autres maladies que j’étais blindé mais que j’avais la malchance d’être un Duffy.

Je crus que cet ami médecin m’insultait en me disant que j’étais un Duffy, puisque nous les Français avions l’habitude de traiter les Australiens d’Aussies ou encore de « Poken ». En réalité un Duffy est une personne qui est sensible au Plasmodium vivax, ce que je découvris quand il précisa son propos. Le qualificatif de Poken est un terme du bislama qui signifie en réalité english spoken, cette précision est utile pour une bonne compréhension et le bislama est la langue vernaculaire de tous les pays papous depuis la Papouasie-Nouvelle-Guinée jusqu’au Vanuatu.

Le terme Duffy semble vaguement rappeler le fait qu’il s’agit d’une glycoprotéine Fy, une hémagglutinine présente à la surface des globules rouges mais en réalité ce terme provient du nom d’un patient hémophile multi-transfusé chez lequel il fut découvert et il s’agit aussi du premier antigène des groupes sanguins qui fut caractérisé au milieu des années 1950. Cette glycoprotéine située à la surface des globules rouges se trouve être le point d’attache du Plasmodium vivax et le gène codant pour elle est localisé sur le bras long du chromosome 1. Si on n’exprime pas cette protéine on est alors insensible au vivax et c’est le cas pour pratiquement 100 % des Africains à la peau noire. Je fais cette précision pour ne pas être taxé de racisme, d’autant plus que mon discours est strictement scientifique, ce n’est qu’une constatation comme d’ailleurs la couleur de peau des papous tout aussi sombre que celle des Africains. Le Duffy a permis d’identifier de par le monde pourquoi certaines peuplades étaient porteurs sains du Plasmodium vivax à la suite d’études génétiques complexes qui ont montré que la présence d’allèles différents était liée à cette résistance. Sans entrer dans les détails compliqués ni de la génétique ni de la biologie moléculaire, il faut en quelques mots préciser que dans les régions du globe où cet antigène n’est pas exprimé la malaria due au vivax n’existe pas même s’il existe des porteurs sains, et c’est tant mieux.

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Mais cette conclusion est hâtive car on vient de montrer que cette saleté de parasite est arrivé à s’adapter non seulement aux drogues qui ont été couramment utilisées pour le combattre comme des dérivés de la quinine mais qu’il est maintenant capable de détourner l’absence de l’antigène Duffy en dupliquant un gène présent chez d’autres sous-types de Plasmodium. Duffy ou pas Duffy, le vivax est devenu potentiellement capable maintenant d’infecter quelque deux milliard et demi de personnes dans le monde qui se trouvaient pourtant génétiquement protégées car n’exprimant pas l’antigène, en d’autres termes la serrure se trouvant à la surface des globules rouges dans laquelle le Plasmodium enfonce la clé qui lui permet de pénétrer à l’intérieur et de se multiplier. Le parasite a trouvé d’autres clés pour entrer dans les globules rouges ! La mutation est apparue à Madagascar et se répand très rapidement puisqu’on vient de la retrouver au Cambodge, au Soudan, au Brésil, en Mauritanie et même en Corée du Nord et c’est un phénomène récent puisqu’elle était encore inconnue en 2008. Si le parasite arrive à entrer en Afrique orientale ou pratiquement 100 % de la population n’exprime pas l’antigène Duffy, alors ce serait une catastrophe sanitaire. Comme il est quasiment impossible de cultiver le vivax en laboratoire, les chances d’arriver à mettre au point un vaccin ou une médication nouvelle permettant de le combattre sont très minces. Longue vie à mon ami vivax …

Source : Case Western University

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