« Dirty Harry » et Fukushima

A partir de 1950 l’armée américaine intensifie ses tests nucléaires dans le désert du Nevada. De 1951 à 1958 pas moins de 166 explosions atmosphériques sont effectuées sur ce site désertique dans toutes sortes de configurations que seule l’imagination humaine paradoxalement proportionnelle à sa bêtise a pu imaginer malgré l’a priori que les militaires sont des gens stupides et de courte vue, ce qui de toute évidence ne fut pas le cas durant cette période d’intense mise au point de l’arme idéale.
En 1953, le 19 mai vers 5 heures du matin heure locale, on voit mieux ce qui se passe quand il fait nuit, les militaires ont fait exploser une bombe nucléaire dont l’explosif était de l’hydrure d’uranium 235.
Il est impossible de trouver des précisions sur cette bombe sinon qu’elle pesait en tout près de 400 kg et correspondait à une puissance de 31 milliers de tonnes de TNT soit deux fois la puissance destructrice de celle larguée sur Hiroshima et sensiblement du même type, c’est-à-dire une bombe sale produisant des quantités impressionnantes d’iode 131 et de césium 137. Il s’est trouvé que par un hasard de la météorologie que les militaires n’ont jamais pu maîtriser, le nuage de débris, de poussières et de produits de fission est parti immédiatement à environ 200 kilomètres du site d’essai vers le nord-est en direction d’une petite bourgade de l’Utah appelée Saint-George. La plupart des habitants de cette ville sont morts par la suite de cancers variés. La commission de l’énergie atomique a pourtant toujours nié les faits, secret militaire oblige.
Mais pourquoi je raconte cette histoire qui est du passé et dont plus personne ne se soucie aujourd’hui sinon que la bombe en question a été par la suite surnommée « Dirty Harry » à cause de cette contamination fortuite et incontrôlée d’une petite ville de l’Utah dont personne ne se souciait et dont personne ne se soucie encore aujourd’hui …
C’est pourtant évident puisqu’une donnée chiffrée a finalement été rendue publique de nombreuses années après le test « Dirty Harry » quand certaines des archives de l’AEC ont été déclassifiées. On a finalement trouvé que la bombe « Dirty Harry » avait généré 1,3 milliard de milliards de becquerels d’iode 131. Pour le strontium 90, pas de données mais pour le césium 137 généré par cette explosion on peut raisonnablement considérer qu’une quantité de radioactivité équivalente a été relâchée.
Et tout ce cocktail délétère est parti se disperser à plus de 160 kilomètres du désert du Nevada dans une région presque aussi désertique de l’Utah.
Que mes lecteurs sachent bien que je parle de becquerels (Bq) et non pas de rem ou de Sievert. Un becquerel signifie une désintégration d’un noyau radioactif par seconde, une grandeur que l’on peut facilement compter avec toutes sortes d’appareils de mesure adaptés au type de rayonnement que produit cette désintégration.

Vous ne savez pas encore où je veux en venir mais j’y arrive.

Je ne parlerai plus des essais nucléaires atmosphériques que l’on pourrait qualifier de crimes contre l’humanité puisque ces essais ont durablement contaminé l’ensemble de la planète, c’est une autre question, mais des deux catastrophes qui ont terni l’image du nucléaire civil, Tchernobyl et plus récemment Fukushima-Daiichi.
Il faut aussi prendre en considération l’accident de Windscale en Grande-Bretagne en 1957 qui peut, selon une première approximation établir une comparaison entre les rejets respectifs d’iode 131 et de césium 137.
A Windscale, 98,5 % de la radioactivité relâchée dans l’atmosphère fut de l’iode 131 et le reste essentiellement du césium 137.
On dispose pour la contamination par l’iode 131 de données pour ces trois accidents en les exprimants en millions curies (1 Ci = 37 milliards de becquerels (Bq)) :

Windscale : 0,02
Tchernobyl : 7
Fukushima-Daiichi : 2,4

Mais revenons à « Dirty Harry », et tentons d’expliquer pourquoi cette bombe d’une puissance destructrice équivalente à 31 kilotonnes de TNT a relâché dans l’atmosphère l’incroyable quantité d’iode 131 évaluée à 35 millions de curies (1,3 milliard de milliards de becquerels) alors qu’il y avait une quantité négligeable (données militaires non disponibles) d’uranium 235 dans cette bombe en comparaison des réacteurs électronucléaires comme au Japon ou en Ukraine. Je ne reparlerai pas de Windscale puisqu’il s’agissait d’une installation dédiée à la production de plutonium militaire. Tout simplement parce que tout l’uranium de la bombe se fissionne en césium, strontium et iode en quantités sensiblement équivalentes et d’autres radionucléides mineurs alors que dans le cas d’un accident électronucléaire, une infime quantité de combustible relâche ces radionucléides puisque d’une part la majorité du combustible est protégé par des gaines de zirconium et que le combustible lui-même se trouve sous forme de pastilles qui fondent à plus de 2000 degrés !

Je réécris donc le tableau ci-dessus en ajoutant « Dirty Harry » :

Dirty Harry : 35
Windscale : 0,02
Tchernobyl : 7
Fukushima-Daiichi : 2,4

Toutes ces données expriment uniquement le relâchement de l’iode 131 puisque ce sont les seules disponibles qui permettent une comparaison objective de la contamination radioactive entre ces quatre évènements.

Les moutons qui mouraient dans les prairies autour de Saint-George, Utah ont été diagnostiqués comme mal nutris par l’AEC, John Wayne est mort en 1979 d’un cancer du poumon alors qu’il tournait un film dans cette région au moment de l’explosion de « Dirty Harry » mais qui oserait faire une relation de cause à effet après 26 ans …
La zone contaminée par « Dirty Harry » n’a jamais été vraiment cartographiée mais compte tenu du nombre d’essais réalisés dans le désert du Nevada, on peut établir une comparaison très approximative avec la carte publiée dans l’Asahi Shimbun en novembre 2011.

http://ajw.asahi.com/article/0311disaster/fukushima/AJ201111260001

La bombe « Dirty Harry » a relâché trois fois plus d’iode 131 que l’ensemble des réacteurs endommagés de Fukushima-Daiichi et des cartes montrent que la presque totalité du territoire des 50 états contigus des USA ont été durablement contaminés par les essais nucléaires de l’armée américaine puisque la demi-vie du césium 137 est d’une trentaine d’années et que depuis 1953 la contamination a été divisée par 4, c’est-à-dire que des américains vivent depuis les années 50 avec une contamination du même ordre de grandeur que celle qui existe actuellement au Japon depuis l’accident de Fukushima …
Qu’en est-il du césium 137 dont la contamination a été cartographiée par les rayons gamma émis (voir le lien ci-dessus) ?
Je reviens à l’accident de Windscale où 98,5 % de la radioactivité émise dans l’atmosphère était de l’iode 131. J’insiste sur le fait que toutes ces données sont disponibles sur internet et que je n’invente rien !
L’accident de Fukushima aurait, en considérant que cette proportion de 98,5 % est plausible et applicable, relâché quelques 90 000 milliards de becquerels de césium radioactif et cette approximation semble réaliste puisque si on considère que 100 000 km2 ont été contaminés, on doit retrouver une moyenne de 875 000 becquerels par mètre carré. Or les données montrées par l’Asahi Shimbun se trouvent heureusement bien inférieures cette estimation qui n’engage que moi…
J’ai en vain tenté de trouver des données récentes sur la contamination de la ville de Saint-George, Utah, il serait très intéressant de faire une comparaison.
A suivre si un de mes lecteurs dispose de données plus détaillées.

2 réflexions au sujet de « « Dirty Harry » et Fukushima »

  1. Ping : Réponse à Mycle SCHNEIDER (interview du Figaro.fr) | jacqueshenry

  2. Ping : Accident de Fukushima-Daiichi, commentaires | jacqueshenry

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